{"id":205,"date":"2026-03-08T14:25:09","date_gmt":"2026-03-08T14:25:09","guid":{"rendered":"https:\/\/asso-apps.org\/?p=205"},"modified":"2026-03-08T14:25:10","modified_gmt":"2026-03-08T14:25:10","slug":"transfert-social-dans-le-mental-trans-retour-sur-la-pratique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/2026\/03\/08\/transfert-social-dans-le-mental-trans-retour-sur-la-pratique\/","title":{"rendered":"Transfert social dans le mental trans. Retour sur la pratique"},"content":{"rendered":"\n<p id=\"viewer-9h2to\">Je souhaiterais \u00e9voquer ici concr\u00e8tement le transfert social \u00e0 partir de la situation de trois personnes. Les personnes transgenres viennent souvent en institution pour obtenir des certificats et elles ne sont pas toujours en demande d\u2019accomplir une th\u00e9rapie. On met alors de c\u00f4t\u00e9 l\u2019approche psychoth\u00e9rapeutique classique pour travailler directement l\u2019\u00e9change avec la personne et lui proposer un espace de libre parole. La garantie de cet espace de parole libre est essentielle, en particulier lorsque les personnes accueillies n\u2019ont pas acc\u00e8s \u00e0 leurs semblables et donc \u00e0 des connaissances qui leur correspondent et correspondent \u00e0 leur style de vie, \u00e0 leur mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, \u00e0 leurs go\u00fbts, \u00e0 leurs valeurs. Cette approche est une sorte de pr\u00e9alable, de premier geste de mise en place de la relation d\u2019accompagnement. Cependant, dans un deuxi\u00e8me temps, appara\u00eet assez rapidement la question de la souffrance lors des s\u00e9ances et l\u2019on ne peut se contenter d\u2019offrir cet espace de parole, m\u00eame s\u2019il est en soi r\u00e9parateur dans la mesure o\u00f9 il permet \u00e0 la personne d\u2019\u00eatre reconnue et valoris\u00e9e pour ce qu\u2019elle est. Avant d\u2019intervenir, il est n\u00e9cessaire, je crois, de tenter d\u2019abord de comprendre cette souffrance, o\u00f9 commence-t-elle ? D\u2019o\u00f9 vient-elle ?<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-eempe\"><strong>1- De la d\u00e9valorisation sociale \u00e0 l\u2019autod\u00e9pr\u00e9ciation<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-4auju\">Nous vivons toutes et tous dans un monde fait d\u2019oppositions, de contradictions, de tensions. Mais les personnes transgenres sont d\u2019autant plus expos\u00e9es aux tensions et aux contradictions sociales que leur existence m\u00eame suscite de vives controverses. La soci\u00e9t\u00e9 est divis\u00e9e et se divise \u00e0 leur sujet. On a, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, pour faire vite, des \u00ab\u2009anti\u2009\u00bb qui ne tol\u00e8rent pas les personnes trans. Ces \u00ab\u2009anti\u2009\u00bb peuvent avoir pignon sur rue et s\u2019exprimer publiquement, parfois m\u00eame au nom de la science. Ils promeuvent des th\u00e8ses transphobes et rencontrent un \u00e9cho favorable au sein d\u2019une part de la population. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, on trouve un courant oppos\u00e9 qui pousse vers l\u2019\u00e9mancipation des personnes trans et lutte contre la transphobie. Il n\u2019est sans doute pas inutile de pr\u00e9ciser qu\u2019entre ces deux forces, une large part de la population demeure indiff\u00e9rente \u00e0 la question. Dans ce cas, on a davantage affaire \u00e0 une forme de \u00ab\u2009zone grise\u2009\u00bb o\u00f9 les prises de position et les pr\u00e9jug\u00e9s sont fluctuants et o\u00f9 la transphobie ordinaire est fr\u00e9quente et se confond avec la m\u00e9connaissance de cette r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-2um9k\">La \u00ab\u2009question trans\u2009\u00bb fait donc l\u2019objet de \u00ab\u2009visions contradictoires\u2009\u00bb (de di\/visions) et d\u2019(op)positions, de luttes sociales entre des forces qui s\u2019opposent. Ces divisions sociales passent souvent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la famille et elles finissent aussi par passer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des individus, dans leur mental. M\u00eame dans les cas o\u00f9 les proches soutiennent la personne, l\u2019ancrage socio-culturel, les valeurs familiales, la pression sociale font que la situation reste souvent difficile \u00e0 accepter et que la transition peut \u00eatre v\u00e9cue comme une sorte de drame familial, une forme de honte m\u00eame vis-\u00e0-vis de l\u2019entourage, des grands-parents, etc. Les personnes trans sont donc directement vis\u00e9es par ces contradictions. Elles ne peuvent pas vivre en dehors de cette probl\u00e9matique et, cette probl\u00e9matique, on va la retrouver en s\u00e9ance sous la forme d\u2019une souffrance individuelle. Quand on parle de transfert social dans le mental, cela veut dire que cette probl\u00e9matique sociale se transf\u00e8re dans la probl\u00e9matique existentielle de l\u2019individu et joue un r\u00f4le direct dans son bien-\u00eatre ou son mal-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-9ched\">C\u2019est le cas des personnes que j\u2019ai eu l\u2019occasion de rencontrer : une personne jeune (la vingtaine) qui est en cours de transition et dont les parents acceptent la situation, une personne \u00e2g\u00e9e d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es qui n\u2019a pas commenc\u00e9 sa transition et cache tout \u00e0 sa famille, car elle le prendrait tr\u00e8s mal. C\u2019est aussi le cas d\u2019une troisi\u00e8me personne qui a subi un coming-out forc\u00e9 et se heurte \u00e0 une opposition familiale frontale.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-edeoo\">Plus le rejet est fort et plus on va observer chez les personnes touch\u00e9es la pr\u00e9sence de ce que la psychopathologie moderne nomme des \u00ab\u2009obsessions id\u00e9atives\u2009\u00bb ou de ce qu\u2019on appelait, au sein de la psychopathologie psychanalytique, une \u00ab\u2009n\u00e9vrose obsessionnelle\u2009\u00bb. Dans cette forme de \u00ab\u2009trouble\u2009\u00bb (pour reprendre la terminologie du DSM), les personnes sont, en effet, assaillies par un fort sentiment de culpabilit\u00e9 et des images n\u00e9gatives d\u2019elles-m\u00eames. Par ailleurs, elles passent aussi par des moments de d\u00e9pression momentan\u00e9e, de pouss\u00e9es m\u00e9lancoliques que la psychopathologie consid\u00e8re comme un \u00ab\u2009trouble comorbide\u2009\u00bb du \u00ab\u2009trouble obsessionnel\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-b4g61\">Concr\u00e8tement, les personnes oscillent entre des moments o\u00f9 elles s\u2019acceptent et se sentent accept\u00e9es et des moments de mise en suspens, de remise en question de leur propre valeur s\u2019inscrivant dans tout cet arri\u00e8re-fond social d\u2019opposition et de rejet de ce qu\u2019elles sont. Elles \u00e9voquent souvent ces moments difficiles de doute, des moments o\u00f9 l\u2019estime de soi est \u00e0 z\u00e9ro en quelque sorte. Il y a certes des espaces o\u00f9 il est possible d\u2019affirmer son identit\u00e9. C\u2019est le cas \u00e0 l\u2019occasion de la \u00ab\u2009marche des fiert\u00e9s\u2009\u00bb, par exemple. Les personnes peuvent s\u2019y exprimer ouvertement : \u00ab\u2009voil\u00e0, je suis ce que je suis\u2009\u00bb et \u00ab\u2009je suis fier de l\u2019\u00eatre\u2009\u00bb et ce que pensent les autres m\u2019est indiff\u00e9rent. N\u00e9anmoins, si l\u2019on \u00e9prouve le besoin de le dire, s\u2019il y a besoin d\u2019une \u00ab\u2009marche des fiert\u00e9s\u2009\u00bb, c\u2019est bien que, d\u2019ordinaire, cette fiert\u00e9 ne va pas toujours de soi. On pourrait m\u00eame dire qu\u2019il y a de l\u2019\u00ab\u2009in\/fiert\u00e9\u2009\u00bb, de la honte, parce qu\u2019il y a des forces qui s\u2019opposent \u00e0 ce que l\u2019on soit fier d\u2019\u00eatre ce que l\u2019on est, parce qu\u2019il y a un point de vue particuli\u00e8rement d\u00e9valorisant sur les personnes trans et ce point de vue peut \u00eatre, on le sait, insultant, d\u00e9gradant, blessant, destructeur.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-5or9r\">Ces oscillations entre des moments o\u00f9 les personnes trans s\u2019acceptent et se sentent accept\u00e9es et des moments o\u00f9 elles se voient \u00e0 partir du regard d\u00e9valorisant port\u00e9 sur elles par une partie de la soci\u00e9t\u00e9 ont de graves cons\u00e9quences. La personne se d\u00e9valorise et se sent d\u00e9valoris\u00e9e, ce qui se traduit par des moments o\u00f9 elle va douter d\u2019elle-m\u00eame et d\u00e9velopper une vision tr\u00e8s pessimiste de ce qu\u2019elle est. C\u2019est dans ces moments que la description de leur ressenti en s\u00e9ance fait penser \u00e0 ce que la psychopathologie appelle la \u00ab\u2009n\u00e9vrose obsessionnelle\u2009\u00bb ou la \u00ab\u2009folie du doute\u2009\u00bb pour reprendre une expression utilis\u00e9e autrefois en psychiatrie. Le \u00ab\u2009trouble obsessionnel\u2009\u00bb se manifeste, en effet, par des \u00ab\u2009id\u00e9es intrusives\u2009\u00bb, \u00ab\u2009envahissantes\u2009\u00bb et tr\u00e8s n\u00e9gatives sur sa propre valeur. On se dit qu\u2019on est compl\u00e8tement nul, qu\u2019on ne vaut rien, qu\u2019on est \u00ab\u2009un moins que rien\u2009\u00bb, qu\u2019on est une esp\u00e8ce d\u2019anomalie, qu\u2019on ne devrait pas exister et cela pousse les personnes \u00e0 avoir envie de mourir ou de se d\u00e9truire.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-66n4\">La personne en cours de transition, \u00e9voqu\u00e9e plus haut, traverse de tels moments, mais \u00e7a reste chez elle sous une forme encore l\u00e9g\u00e8re dans la mesure o\u00f9 elle a des id\u00e9ations suicidaires, mais elle ne les prend pas au s\u00e9rieux, \u00e7a lui traverse l\u2019esprit, mais elle les prend comme des productions de l\u2019esprit et non l\u2019expression de son intention r\u00e9elle. En revanche, pour la personne qui a subi un coming-out forc\u00e9, les choses vont encore plus loin puisque, r\u00e9guli\u00e8rement, elle entre dans des \u00ab crises de doute \u00bb o\u00f9 les id\u00e9es d\u00e9pr\u00e9ciatives l\u2019envahissent compl\u00e8tement, au point qu\u2019elle est persuad\u00e9e que sa vie ne vaut pas la peine d\u2019\u00eatre v\u00e9cue. Elle est assi\u00e9g\u00e9e par des id\u00e9ations suicidaires avec parfois une r\u00e9elle volont\u00e9 (impulsive) de passer \u00e0 l\u2019acte, selon un sc\u00e9nario pr\u00e9cis, etc. Or, le contexte n&rsquo;est pas le m\u00eame puisque sa famille lui oppose un refus total de ce qu&rsquo;elle est. L\u2019observation montre que plus la personne doit affronter un rejet violent de la part des proches ou de l\u2019entourage et plus la probabilit\u00e9 que ces impulsions l\u2019envahissent est forte.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-5faa8\">Ce que disait Freud de la logique et des m\u00e9canismes de la \u00ab\u2009n\u00e9vrose obsessionnelle\u2009\u00bb, c\u2019est qu\u2019en fait l\u2019individu retourne contre lui l\u2019agressivit\u00e9 dont il fait l\u2019objet. Et c\u2019est vrai que \u00e7a fonctionne. L\u2019agressivit\u00e9 d\u00e9gag\u00e9e par les proches, par les connaissances, les rencontres dans la rue (\u00e0 travers les regards d\u00e9sapprobateurs ou moqueurs par exemple), et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, dans les d\u00e9bats m\u00e9diatiques, dans les mouvements sociaux, sur Internet, constitue une violence permanente contre les personnes trans. Elles sont ainsi montr\u00e9es du doigt et mises au ban de la soci\u00e9t\u00e9, autrement dit m\u00e9pris\u00e9es et frapp\u00e9es d\u2019indignit\u00e9. S\u2019il y a des moments o\u00f9 la personne va pouvoir affirmer ce qu\u2019elle est et s\u2019opposer, il y a aussi des moments o\u00f9 elle va se sentir assi\u00e9g\u00e9e par cette agressivit\u00e9. Dans ces situations, \u00e9videmment, ce processus est un \u00ab\u2009pousse-au-crime\u2009\u00bb de soi. Il pousse la personne \u00e0 avoir envie de se faire du mal. On retourne contre soi cette agressivit\u00e9 en se disant \u00ab\u2009c\u2019est de ma faute\u2009\u00bb, \u00ab\u2009je ne suis pas normal\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-5k49u\">Chez Freud, ce conflit serait \u00ab\u2009intrapsychique\u2009\u00bb et la logique de la \u00ab\u2009n\u00e9vrose obsessionnelle\u2009\u00bb serait li\u00e9e \u00e0 un dysfonctionnement de l\u2019\u00e9conomie pulsionnelle construite durant la p\u00e9riode infantile. Selon sa th\u00e9orie, l\u2019\u00eatre humain aurait un certain quantum d\u2019\u00e9nergie pulsionnelle (c\u2019est ce que l\u2019on nomme le \u00ab\u2009point de vue \u00e9conomique\u2009\u00bb) et cette \u00e9nergie viendrait de l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019individu (elle serait bio-organique). Pour la psychanalyse, on devrait pouvoir canaliser cette \u00e9nergie, \u00ab\u2009l\u2019orienter\u2009\u00bb, par exemple en \u00e9tant suffisamment affirm\u00e9, voire en r\u00e9pondant \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9 \u00e0 laquelle on est confront\u00e9 au lieu de la refouler et de la retourner contre soi. Cependant, concr\u00e8tement, on voit comment dans le cadre des personnes trans rencontr\u00e9es, cette \u00ab\u2009\u00e9conomie des pouss\u00e9es\u2009\u00bb est compl\u00e8tement li\u00e9e au contexte social dans lequel elles \u00e9voluent, aux conditions sociales dans lesquelles elles vivent.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-5ukp6\">Ce conflit n\u2019a donc pas une origine interne. Ce n\u2019est pas quelque chose qui remonterait aux \u00ab\u2009exp\u00e9riences primordiales\u2009\u00bb de l\u2019enfance, \u00e0 la relation \u00ab\u2009archa\u00efque\u2009\u00bb au p\u00e8re et \u00e0 la m\u00e8re ou \u00e0 la construction de la \u00ab\u2009sexualit\u00e9 infantile\u2009\u00bb. Ce n\u2019est pas non plus quelque chose qui d\u00e9pendrait d\u2019un bon \u00e9quilibrage des \u00ab\u2009pulsions sublimatoires\u2009\u00bb\/\u00ab\u2009r\u00e9gressives\u2009\u00bb. Ce conflit vient de la soci\u00e9t\u00e9, du pr\u00e9sent, des contradictions, des luttes, des oppositions que l\u2019on rencontre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la soci\u00e9t\u00e9 et c\u2019est peu de dire que le d\u00e9bat est vif et parfois m\u00eame ultra-violent.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-bk7u6\"><strong>2- Des obsessions sociales aux obsessions mentales\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-f55lh\">Il y a, en permanence, une tension forte dans la soci\u00e9t\u00e9 sur cette question et cette tension, ces oppositions, ces contradictions se transf\u00e8rent dans le mental des individus qui sont les premiers d\u00e9sign\u00e9s. Autrement dit, ce conflit est import\u00e9 dans le mental. La personne int\u00e8gre ces contradictions et les fait siennes.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-f562v\">Ces pouss\u00e9es contraires cr\u00e9ent une oscillation de l\u2019image que la personne se fait d\u2019elle-m\u00eame, de sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, de son corps, des mots qui la d\u00e9finissent comme les mots transsexuel ou transgenre. \u00c0 l\u2019occasion de la \u00ab\u2009marche des fiert\u00e9s\u2009\u00bb, on dit \u00ab\u2009je suis trans\u2009\u00bb et \u00ab\u2009je suis fier de l\u2019\u00eatre\u2009\u00bb. On s\u2019affirme. On a l\u2019occasion de vivre sa condition de mani\u00e8re valoris\u00e9e et positive. Mais, \u00e0 d\u2019autres moments, on va, au contraire, int\u00e9grer le point de vue social n\u00e9gatif sur les personnes trans, ce qui va avoir pour effet de cr\u00e9er une tension \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019individu. Il va traverser des moments o\u00f9 il peut \u00eatre lui-m\u00eame et des moments o\u00f9 il se d\u00e9valorise en se disant : \u00ab\u2009pourquoi je ne suis pas normal\u2009?\u2009\u00bb, \u00ab\u2009pourquoi je ne suis pas comme les autres\u2009?\u2009\u00bb, \u00ab\u2009qu\u2019est-ce qui ne va pas chez moi\u2009?\u2009\u00bb. La personne se d\u00e9teste et d\u00e9teste la vie \u00e0 laquelle elle est confront\u00e9e et \u00e7a lui donne envie de se d\u00e9truire. Alors cette envie de se d\u00e9truire peut se manifester par de l\u2019automutilation (scarifications, trichotillomanie, etc.), par la prise de drogue, d\u2019alcool, mais \u00e7a peut passer aussi, comme \u00e9voqu\u00e9 plus haut, par des impulsions suicidaires.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-2d9i\">La possibilit\u00e9 de rencontrer et de partager son exp\u00e9rience avec des semblables afin que la personne puisse vivre dans un monde o\u00f9 il y a un petit peu moins ces contradictions est donc essentielle et fait trop souvent d\u00e9faut. Entre semblables, on peut partager les m\u00eames valeurs, \u00eatre reconnu pour ce que l\u2019on est, \u00eatre valoris\u00e9 pour ce que l\u2019on est. D\u2019ailleurs, cette valorisation ne devrait m\u00eame pas avoir besoin d\u2019exister. Chaque individu a une valeur, on ne devrait pas se sentir oblig\u00e9 de faire une \u00ab\u2009marche des fiert\u00e9s\u2009\u00bb, on devrait pouvoir \u00eatre fier tous les jours. Et, dans l\u2019absolu, on ne devrait \u00eatre ni sp\u00e9cialement fier ni sp\u00e9cialement d\u00e9sol\u00e9 de cette situation. Mais ce sont les contradictions et les pouss\u00e9es ou forces qui s\u2019opposent dans la soci\u00e9t\u00e9, les points de vue id\u00e9ologiques diff\u00e9rents qui s\u2019affrontent, les pr\u00e9jug\u00e9s qui se transf\u00e8rent dans le mental de la personne. Ces divisions sociales se transf\u00e8rent dans le mental et la personne se sent elle-m\u00eame divis\u00e9e, partag\u00e9e et donc aussi mise \u00e0 part, rejet\u00e9e, inf\u00e9rioris\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-5qvsn\">On voit bien la mani\u00e8re dont la psychanalyse prend la \u00ab\u2009n\u00e9vrose obsessionnelle\u2009\u00bb \u00e0 l\u2019envers. Le terme d\u2019\u00ab\u2009obsession\u2009\u00bb vient du latin \u00ab\u2009obsessio\u2009\u00bb, qui veut dire \u00ab\u2009assi\u00e9ger\u2009\u00bb : ces id\u00e9es n\u00e9gatives sont \u00ab\u2009intrusives\u2009\u00bb, \u00ab\u2009envahissantes\u2009\u00bb. L\u2019individu ne voudrait pas les avoir, mais elles entrent dans son mental malgr\u00e9 lui. Ce n\u2019est pas une \u00ab\u2009\u00e9nergie interne\u2009\u00bb insuffisamment canalis\u00e9e qui cr\u00e9e cette situation, mais le social et les tensions internes du monde social. Ce sont les pouss\u00e9es contraires au sein de la soci\u00e9t\u00e9 qui font assaut contre la personne et la personne les per\u00e7oit comme ses propres contradictions. Elle les individualise, elle se dit que le probl\u00e8me vient d\u2019elle, de ce qu\u2019elle est alors que c\u2019est le social qui se transf\u00e8re dans le mental et non le mental qui serait la r\u00e9sultante d\u2019une plus ou moins bonne \u00ab\u2009sant\u00e9 psychique\u2009\u00bb individuelle. \u00ab\u2009Sant\u00e9 psychique\u2009\u00bb qui serait elle-m\u00eame, pour la psychanalyse, la r\u00e9sultante d\u2019un bon \u00e9quilibre des \u00e9nergies internes pulsionnelles o\u00f9, \u00e0 la rigueur, il suffirait de d\u00e9penser cette \u00e9nergie \u00e0 travers des activit\u00e9s comme le sport ou l\u2019art (sublimation) ou encore de d\u00e9velopper un \u00ab\u2009moi fort\u2009\u00bb et passer de la position \u00ab\u2009passive\/auto-agressive\u2009\u00bb \u00e0 la position \u00ab\u2009active\/agressive\u2009\u00bb (du \u00ab\u2009masochisme\u2009\u00bb au \u00ab\u2009sadisme\u2009\u00bb dans le jargon psychanalytique).<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-eonft\">Les personnes transgenres ne peuvent pas non plus s\u2019opposer en toutes circonstances aux conduites et aux paroles transphobes ce qui leur rendrait la vie impossible et d\u2019ailleurs nombre de personnes transphobes le sont \u00e0 leur insu et cherchent \u00e0 \u00eatre tol\u00e9rantes\u2026 Il y a des familles qui acceptent la transition de leur enfant. Dans le cas concret, par exemple, de la personne que j\u2019accompagne et dont la famille accepte sa transition, les parents ont une bonne volont\u00e9 certaine. Malgr\u00e9 tout, le groupe familial est inscrit dans un contexte socio-culturel peu favorable aux personnes trans et, quelque part, il existe une g\u00eane vis-\u00e0-vis des cousins, vis-\u00e0-vis des grands-parents, vis-\u00e0-vis des amis qui sont peut-\u00eatre moins tol\u00e9rants encore. Cette situation peut \u00eatre v\u00e9cue comme une honte tacite et la personne ressent cette honte, elle la blesse au plus profond d\u2019elle-m\u00eame. Parfois, il s\u2019agit de tout petits d\u00e9tails, de mots maladroits au d\u00e9tour d\u2019une phrase, mais cela peut \u00eatre extr\u00eamement blessant, car \u00e0 travers ces d\u00e9tails et ces maladresses tout est dit en quelque sorte\u2026<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-49imt\">Or, ce sont souvent les proches qui nous valident dans ce que nous sommes et c\u2019est normal : on attend toujours une reconnaissance, au moins minimale, de ses parents, de son environnement, sinon la relation devient impossible, on est oblig\u00e9 de s\u2019inscrire en rupture. Cette personne se trouve dans une position d&rsquo;autant plus ambivalente que ces parents acceptent la transition\u2026 Donc, \u00e0 un moment donn\u00e9, elle se questionne, elle doute, d\u2019o\u00f9 cette notion ancienne de \u00ab folie du doute \u00bb pour parler du \u00ab trouble obsessionnel \u00bb. Mais nous sommes loin, en r\u00e9alit\u00e9, d\u2019\u00eatre face \u00e0 une \u00ab\u2009folie du doute\u2009\u00bb. L\u00e0 aussi, la psychopathologie inverse le processus : c\u2019est la situation sociale elle-m\u00eame et non la structuration singuli\u00e8re de la personnalit\u00e9 qui donne justement l\u2019impression \u00e0 cette personne qu\u2019elle est \u00ab folle \u00bb, qu\u2019elle ne sait plus qui elle est. Le doute sur la transidentit\u00e9 est v\u00e9hicul\u00e9 par le monde social et ce doute collectif pr\u00e9c\u00e8de sa mentalisation par l\u2019individu. La personne est prise dans cette oscillation entre des positions diff\u00e9rentes, des images oppos\u00e9es de ce qu\u2019elle est et, \u00e0 des moments, elle ne sait plus qu\u2019elle est sa \u00ab\u2009personnalit\u00e9 authentique\u2009\u00bb. Les contradictions sociales deviennent mentales et elles cr\u00e9ent de l\u2019incoh\u00e9rence, de la confusion. La personne doute, s\u2019interroge : \u00ab\u2009est-ce les autres qui ont raison\u2009?\u2009\u00bb, \u00ab\u2009est-ce mal d\u2019\u00eatre comme je suis\u2009?\u2009\u00bb, \u00ab Ai-je eu tort de faire une transition ? \u00bb et son exp\u00e9rience du monde social, lorsqu\u2019elle est par exemple quotidiennement m\u00e9genr\u00e9e, semble confirmer cette (con)fusion.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-irpd\"><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-568cs\">La notion de transfert social permet de mieux comprendre comment la tension sociale autour de l\u2019existence des personnes transgenres et le rejet qu\u2019elles subissent se transf\u00e8rent dans leur mental et peuvent g\u00e9n\u00e9rer une tension interne qui les pousse \u00e0 se percevoir comme responsables de ce rejet. La personne est (d\u00e9)ni\u00e9e et en finit par se (re)nier, par douter de la l\u00e9gitimit\u00e9 de son existence. Puis, \u00e0 d\u2019autres moments, le processus s\u2019inverse et la personne trouve les ressources pour s\u2019affirmer : \u00ab\u2009d\u00e9sol\u00e9, mais je suis ce que je suis : ou vous faites avec, ou vous ne faites pas, parce que moi je ne peux pas \u00eatre ce que je ne suis pas\u2009\u00bb. Ces ressources sont \u00e9troitement li\u00e9es \u00e0 la possibilit\u00e9 pour la personne d\u2019exercer une critique sociale de l\u2019ordre moral ambiant, de remettre en question l\u2019h\u00e9t\u00e9rocentrisme, le patriarcat, le ciscentrisme et la cisnormativit\u00e9, la transphobie et, plus largement, les processus d\u2019ostracisation et de valorisation\/d\u00e9valorisation au fondement de la hi\u00e9rarchisation sociale\u2026 Alors, il ne s\u2019agit ici que de l\u2019un des aspects du transfert social. J\u2019ai centr\u00e9 mon propos sur le transfert social dans le mental de la personne en souffrance, mais dans la relation d\u2019accompagnement on est au moins deux et il y a aussi la question du transfert social entre l\u2019accompagnant et la personne accueillie\u2026<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-feu1v\"><strong>Thomas Beaubreuil<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je souhaiterais \u00e9voquer ici concr\u00e8tement le transfert social \u00e0 partir de la situation de trois personnes. Les personnes transgenres viennent souvent en institution pour obtenir des certificats et elles ne sont pas toujours en demande d\u2019accomplir une th\u00e9rapie. On met alors de c\u00f4t\u00e9 l\u2019approche psychoth\u00e9rapeutique classique pour travailler directement l\u2019\u00e9change avec la personne et lui [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-205","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/205","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=205"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/205\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":206,"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/205\/revisions\/206"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=205"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=205"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=205"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}