{"id":238,"date":"2026-03-08T14:45:21","date_gmt":"2026-03-08T14:45:21","guid":{"rendered":"https:\/\/asso-apps.org\/?p=238"},"modified":"2026-03-08T14:45:22","modified_gmt":"2026-03-08T14:45:22","slug":"la-dialectique-des-contradictions-dans-le-mental-avec-marx","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/2026\/03\/08\/la-dialectique-des-contradictions-dans-le-mental-avec-marx\/","title":{"rendered":"La dialectique des contradictions dans le mental avec Marx"},"content":{"rendered":"\n<p id=\"viewer-7f54o\">Karl Marx, <em>Le Capital<\/em>, Livre I, PUF, [1867], 1993.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-bb35c\"><em>Le Capital<\/em> constitue l\u2019\u0153uvre majeure de Marx. Sa r\u00e9daction s\u2019est \u00e9tal\u00e9e sur les 20 derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie. Le livre 1 parait de son vivant. Les livres suivants paraitront, apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de Marx. Ils s\u2019appuient sur des textes non achev\u00e9s et mis au propre par Engels. Marx parlait de cet ouvrage \u00ab\u2009<em>comme du plus gros missile jamais envoy\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de la bourgeoisie<\/em>\u2009\u00bb. La parution du livre 1 date de 1867. C\u2019est un livre qui s\u2019int\u00e9resse aux th\u00e9ories \u00e9conomiques classiques de la valeur et de la monnaie. Ces th\u00e9ories s\u2019interrogent sur ce qui fonde la valeur des marchandises ou encore sur le fonctionnement de la monnaie. Pour d\u00e9finir l\u2019approche de Marx, on parlerait davantage aujourd\u2019hui d\u2019un travail de \u00ab\u2009sociologie \u00e9conomique\u2009\u00bb. C\u2019est un ouvrage qui traite d\u2019\u00e9conomie, mais depuis un point de vue critique et social. L\u2019ouvrage a d\u2019ailleurs pour sous-titre \u00ab\u2009critique de l\u2019\u00e9conomie politique\u2009\u00bb. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de Marx, l\u2019\u00e9conomie politique voulait dire l\u2019\u00e9conomie de la cit\u00e9, de la soci\u00e9t\u00e9, par opposition \u00e0 l\u2019\u00e9conomie domestique (le budget du foyer familial, des individus). Le mot \u00ab\u2009politique\u2009\u00bb n\u2019est donc pas employ\u00e9 dans son acceptation actuelle. On a parfois dit que Marx est \u00ab\u2009le dernier \u00e9conomiste classique\u2009\u00bb. En effet, il discute les th\u00e8ses des \u00e9conomistes \u00ab\u2009classiques\u2009\u00bb (<em>ie<\/em> : lib\u00e9raux), celles d\u2019Adam Smith et de Ricardo en particulier, dont les ouvrages s\u2019int\u00e9ressaient aux th\u00e9ories de la valeur. Cependant, c\u2019est oublier qu\u2019il souhaitait r\u00e9aliser une critique des th\u00e9ories de la valeur qui se trouvent au fondement du syst\u00e8me capitaliste. Sa d\u00e9marche va au-del\u00e0 d\u2019une simple \u00e9tude d\u2019\u00e9conomie et met en \u0153uvre de nombreuses autres disciplines\u2026 <em>Le Capital<\/em> est consid\u00e9r\u00e9 comme un ouvrage pr\u00e9curseur des sciences sociales. Marx est d\u2019ailleurs l\u2019un des p\u00e8res fondateurs de la sociologie, de l\u2019histoire sociale et \u00e9conomique, de l\u2019\u00e9conomie h\u00e9t\u00e9rodoxe (c\u2019est-\u00e0-dire non lib\u00e9rale), de l\u2019anthropologie \u00e9conomique ou encore de courants de pens\u00e9e dans les sciences politiques et la philosophie morale et politique.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-fet78\">L\u2019axe principal de ce texte consiste \u00e0 envisager en quoi la lecture du <em>Capital <\/em>peut nous aider \u00e0 comprendre \u00ab\u2009les contradictions dans le mental\u2009\u00bb. Je partirai donc des contradictions syst\u00e9miques du capitalisme expos\u00e9es par Marx pour aller vers le th\u00e8me des pouss\u00e9es contraires dans le mental. J\u2019essaierai de montrer, en conclusion, comment l\u2019outil Marx peut se r\u00e9v\u00e9ler utile dans la prise en charge de la souffrance sociale.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-df3ik\"><strong>1-<\/strong> <strong>Le d\u00e9voilement des fondations de l\u2019\u00e9conomie capitaliste<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-446jb\"><strong>2-<\/strong> <strong>Le renversement des principes de justification du syst\u00e8me capitaliste<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-7be67\"><strong>3-<\/strong> <strong>Le fonctionnement de la plus-value et la f\u00e9tichisation de la marchandise<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-cv4k\"><strong>4-<\/strong> <strong>L\u2019outil Marx dans la pratique psycho-sociale<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-86slp\"><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-5i7a1\"><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-fmkou\"><strong>1-<\/strong> <strong>Le d\u00e9voilement des fondations de l\u2019\u00e9conomie capitaliste<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-3jbce\">Marx va montrer que la valeur des marchandises est produite par l\u2019exploitation de la force de travail dans le syst\u00e8me capitaliste. Mais cette exploitation est cach\u00e9e. La monnaie f\u00e9tichise la valeur et incarne la richesse en voilant les v\u00e9ritables sources de sa valeur. La monnaie joue le r\u00f4le de tiers entre la marchandise que l\u2019on vend et la marchandise que l\u2019on ach\u00e8te. Dans un syst\u00e8me de troc binaire, on se rend compte que l\u2019\u00e9change ne comporte pas ce tiers ou cet \u00e9quivalent monnaie. Par exemple, on estime qu\u2019un kilo de caf\u00e9 vaut 3 m\u00e8tres de tissu et l\u2019on \u00e9change les deux. On d\u00e9termine cette valeur au jug\u00e9, en fonction du travail n\u00e9cessaire \u00e0 sa r\u00e9alisation. Mais plus ce syst\u00e8me se d\u00e9veloppe, plus on \u00e9change de marchandises et plus il existe d\u2019\u00e9quivalences entre telle ou telle marchandise. Un kilo de caf\u00e9 vaut 3 m\u00e8tres de tissu, ces 3 m\u00e8tres de tissu valent 10 kilos d\u2019oranges qui valent, \u00e0 leur tour, une chaise, etc. L\u2019individu qui \u00e9change 10 kilos d\u2019oranges contre une chaise n\u2019a pas forc\u00e9ment l\u2019id\u00e9e du travail qu\u2019implique la fabrication de 3 m\u00e8tres de tissus. Le travail n\u00e9cessaire \u00e0 la production des objets devient donc de plus en plus abstrait.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-ao1sa\">\u00c0 la longue, un \u00e9quivalent g\u00e9n\u00e9ral (l\u2019or ou l\u2019argent) servira \u00e0 \u00e9changer les marchandises et va avoir pour effet de renforcer davantage ce d\u00e9tachement entre les marchandises et le travail qui les produit. Ces op\u00e9rations contribuent \u00e0 d\u00e9r\u00e9aliser le travail requis pour produire les marchandises (le caf\u00e9, le tissu ou la chaise). Telle quantit\u00e9 de marchandise \u00ab\u2009x\u2009\u00bb vaut telle quantit\u00e9 de marchandise \u00ab\u2009y\u2009\u00bb. Cela veut donc dire qu\u2019elles consid\u00e8rent, sous ce rapport, que les travaux fournis pour les produire se valent, alors que ce n\u2019est pas forc\u00e9ment le cas. Ce syst\u00e8me d\u2019\u00e9quivalence cr\u00e9e aussi une diff\u00e9rence plus grande entre la valeur d\u2019usage (la valeur r\u00e9elle ou utile) et la valeur d\u2019\u00e9change. L\u2019eau, par exemple, a une valeur utile majeure. Le diamant a une utilit\u00e9 tr\u00e8s secondaire. Pourtant la valeur d\u2019\u00e9change du diamant est bien plus \u00e9lev\u00e9e que celle de l\u2019eau. Ces m\u00e9canismes marchands finissent par transf\u00e9rer la valeur produite par le travail humain dans les objets. La vue d\u2019un diamant inspire l\u2019id\u00e9e de richesse alors que l\u2019eau parait presque invisible et ne suscite pas cette id\u00e9e, malgr\u00e9 sa valeur utilitaire centrale dans la vie humaine. Mais cet exemple montre aussi les limites des valeurs \u00e9tablies. Dans le d\u00e9sert, une personne assoiff\u00e9e pourrait payer l\u2019eau bien au-dessus de son prix usuel\u2026<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-8eggu\">Ce que veut nous faire comprendre Marx ici c\u2019est le niveau d\u2019abstraction auquel on arrive dans une soci\u00e9t\u00e9 capitaliste \u00e0 propos de la valeur des objets et des marchandises. On a l\u2019impression que le diamant tient sa valeur de lui-m\u00eame, mais c\u2019est faire abstraction du syst\u00e8me social et culturel qui lui donne cette valeur et en dehors duquel il n\u2019a plus de valeur. C\u2019est aussi faire abstraction du travail n\u00e9cessaire pour produire le diamant : prospection, creusement des mines, extraction par des mineurs, transport par des marins, polissage, fa\u00e7onnage par des artisans sp\u00e9cialis\u00e9s\u2026 Le syst\u00e8me de d\u00e9termination de la valeur finit par nous faire croire que ce sont les marchandises qui poss\u00e8dent une valeur en elles-m\u00eames, mais c\u2019est le travail qui produit la valeur et la <em>transf\u00e8re<\/em> dans l\u2019objet. De la m\u00eame mani\u00e8re que les humains ont longtemps cru aux dieux sans s\u2019apercevoir que c\u2019est eux qui inventaient ces dieux, ils croient que les marchandises qu\u2019ils produisent ont une valeur en elles-m\u00eames. Mais c\u2019est le travail humain qui cr\u00e9e cette valeur en fonction des soci\u00e9t\u00e9s et des \u00e9poques dans lesquelles ils vivent.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-9tbgp\">Cette vision abstraite du travail devient encore plus abstraite avec l\u2019introduction de la monnaie. D\u00e9sormais, les marchandises ne sont plus directement \u00e9chang\u00e9es contre d\u2019autres marchandises. Dans un premier temps, on part du principe qu\u2019elles ont <em>une valeur \u00e9quivalente<\/em> et l\u2019on met en place <em>un \u00e9quivalent g\u00e9n\u00e9ral universel<\/em>, comme l\u2019or par exemple. Dans un deuxi\u00e8me stade de d\u00e9veloppement, ces m\u00e9taux vont servir ensuite \u00e0 fabriquer les premi\u00e8res pi\u00e8ces de monnaie, dont le poids d\u00e9terminait la valeur. Puis, cet<em> \u00e9quivalent g\u00e9n\u00e9ral <\/em>devient, dans le syst\u00e8me actuel, une<em> <\/em>monnaie : un<em> objet symbolique <\/em>et<em> certifi\u00e9 <\/em>de la valeur. Cet objet permet de r\u00e9aliser l\u2019\u00e9change par l\u2019entremise d\u2019un tiers abstrait qui ne constitue plus qu\u2019un symbole de la valeur : 1 kilo de caf\u00e9 vaut 15 euros. Ce processus introduit la \u00ab\u2009forme prix\u2009\u00bb et fait oublier que 15 euros = 1 kilo de caf\u00e9 = 3 m\u00e8tres de tissu = tant d\u2019heures de travail. Tout devient d\u00e8s lors mesur\u00e9 \u00e0 partir de la \u00ab\u2009forme prix\u2009\u00bb, alors que dans l\u2019\u00e9conomie archa\u00efque, la notion du travail n\u00e9cessaire pour produire de la valeur servait \u00e0 la mesurer. Par exemple, on estimait la valeur d\u2019un champ en journ\u00e9es de travail pour le cultiver\u2026 D\u00e9sormais, la valeur, l\u2019argent, la richesse, le capital constituent du <em>travail cristallis\u00e9<\/em> dans la \u00ab\u2009forme objet\u2009\u00bb et sa \u00ab\u2009forme prix\u2009\u00bb. Quand on voit un paquet de billets de banque, on voit de la valeur et non le travail qui a produit cette valeur. On pense que la valeur r\u00e9side dans le billet de mani\u00e8re magique ou f\u00e9tichiste, au lieu de voir que le billet, en dehors du contexte social qui le fait exister comme valeur, n\u2019a aucune valeur en lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-fqlkd\">Cette contradiction pousse le capitaliste \u00e0 penser qu\u2019il poss\u00e8de son argent en vertu de sa propre valeur : il a accumul\u00e9 sa richesse gr\u00e2ce \u00e0 sa valeur personnelle et sa richesse montre bien sa valeur personnelle. Mais c\u2019est l\u2019exploitation de la force de travail qui rend l\u2019accroissement de cette richesse possible. Les <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--salari-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">salari\u00e9.es<\/a> touchent un salaire. Le capitaliste pense donc qu\u2019on les traite de mani\u00e8re \u00e9quitable. Cependant, Marx va montrer que pour accumuler de la richesse, le capitaliste fait produire par les <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--salari-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">salari\u00e9.es<\/a> une valeur plus grande que celle pour laquelle il les r\u00e9mun\u00e8re. On a longtemps appel\u00e9 ce <em>surplus de valeur<\/em> produit par les <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--salari-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">salari\u00e9.es<\/a> la <em>plus-value<\/em>, mais les nouvelles traductions parlent plut\u00f4t de <em>survaleur<\/em> (peu importe). Les salari\u00e9s ne touchent pas une paye en fonction de la valeur qu\u2019ils produisent, mais en fonction du niveau de r\u00e9mun\u00e9ration qui a cours sur le march\u00e9 de l\u2019emploi. La diff\u00e9rence entre la valeur qu\u2019ils produisent par leur travail et la r\u00e9mun\u00e9ration qu\u2019ils re\u00e7oivent permet au capitaliste de s\u2019enrichir sur leur dos. <em>Le capital forme donc du travail humain cach\u00e9, sans cette exploitation des <\/em><a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--salari-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\"><em>salari\u00e9.es<\/em><\/a><em>, la concentration de richesses n\u2019existerait pas<\/em>. Comme ce syst\u00e8me est fond\u00e9<strong> <\/strong>sur la n\u00e9gation de la valeur r\u00e9elle du travail salari\u00e9, il est expos\u00e9 \u00e0 des pouss\u00e9es contraires. En effet, si les salari\u00e9s s\u2019estiment trop l\u00e9s\u00e9s et trop mal pay\u00e9s par rapport au travail qu\u2019ils fournissent, ils peuvent se r\u00e9volter. Au Moyen \u00c2ge par exemple, les paysans se r\u00e9voltaient d\u00e9j\u00e0 contre le seigneur et l\u2019\u00e9glise lorsque les imp\u00f4ts en nature qu\u2019ils devaient payer ne leur laissaient plus assez de r\u00e9serves pour vivre\u2026 Plus le capitalisme se renforce et plus la pauvret\u00e9 se renforce et plus il exploite et plus il s\u2019expose \u00e0 l\u2019effondrement. Pendant les gr\u00e8ves, les <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--salari-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">salari\u00e9.es<\/a> s\u2019arr\u00eatent de travailler et la production de richesse s\u2019arr\u00eate. Ils produisent donc la richesse des capitalistes.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-3psdr\">Je simplifie ici un peu excessivement, car <em>Le Capital<\/em> constitue un ouvrage complexe qui va au fond des probl\u00e8mes pos\u00e9s par la science \u00e9conomique. On a souvent dit que Marx fait partie des derniers \u00e9conomistes classiques dans le sens o\u00f9 <em>Le Capital<\/em> s\u2019ins\u00e8re dans le d\u00e9bat des th\u00e9ories \u00e9conomiques de la valeur. La question de l\u2019origine de la valeur interrogeait beaucoup les \u00e9conomistes classiques comme Adam Smith ou Ricardo. Ils cherchaient \u00e0 savoir ce qui fonde la valeur d\u2019une marchandise : comment est d\u00e9termin\u00e9e la valeur d\u2019un objet ou d\u2019une production au sein des \u00e9changes \u00e9conomiques\u2009? On se place ici dans une discussion d\u2019\u00e9conomie, on ne parle pas des valeurs au sens de normes, de repr\u00e9sentations mentales, de morale ou d\u2019\u00e9thique individuelle, mais de la valeur des marchandises.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-7tn34\">Cependant, si Marx discute ces th\u00e9ories \u00e9conomiques, il est loin d\u2019\u00eatre un simple \u00e9conomiste. Il critique ces th\u00e9ories \u00e9conomiques pour remettre en question les fondations du syst\u00e8me capitaliste et va d\u00e9velopper une approche de la notion de valeur qui va bien au-del\u00e0 des r\u00e9flexions de l\u2019\u00e9conomie classique\u2026 Ces th\u00e9ories constituent des justifications <em>a posteriori<\/em> du syst\u00e8me capitaliste. Elles cherchent \u00e0 l\u00e9gitimer ce syst\u00e8me. Elles forment le reflet des bases mat\u00e9rielles de la soci\u00e9t\u00e9 dans le monde des id\u00e9es et de l\u2019id\u00e9ologie\u2026 Marx d\u00e9passe, par cons\u00e9quent, la simple notion de valeur marchande. Il fait le lien avec la question des valeurs sociales. Les valeurs sociales peuvent aussi prendre la forme de croyances, de cat\u00e9gories mentales, de principes de classification et de hi\u00e9rarchisation (de cat\u00e9gories au sens d\u2019Aristote ou de cat\u00e9gories fondamentales au sens de Kant). Ces cat\u00e9gories jouent le r\u00f4le de \u00ab\u2009m\u00e9ta-concepts\u2009\u00bb de la pens\u00e9e humaine (de \u00ab\u2009formes symboliques\u2009\u00bb selon le terme de Cassirer ou de \u00ab\u2009structures \u00e9l\u00e9mentaires\u2009\u00bb chez L\u00e9vi-Strauss).<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-74gjo\">Un petit d\u00e9tour s\u2019impose ici pour expliquer cette notion de \u00ab\u2009forme\u2009\u00bb utilis\u00e9e par Marx comme dans les notions de \u00ab\u2009forme valeur\u2009\u00bb, de \u00ab\u2009forme monnaie\u2009\u00bb ou de \u00ab\u2009forme prix\u2009\u00bb, etc. Ces cat\u00e9gories g\u00e9n\u00e9rales constituent des \u00ab\u2009m\u00e9ta-concepts\u2009\u00bb desquels d\u00e9coulent une foule d\u2019autres concepts. Par exemple, une multitude de langues circulent dans le monde. Mais elles sont toutes d\u00e9riv\u00e9es de la \u00ab\u2009forme langage\u2009\u00bb[1]. On comprend mieux une <em>forme \u00e9l\u00e9mentaire<\/em> ou une cat\u00e9gorie fondamentale \u00e0 partir de l\u2019usage des cat\u00e9gories spatiales : le haut et le bas, la droite et la gauche, etc. On voit que ces mots nous servent \u00e0 nous situer physiquement : par exemple, ce livre se situe en haut \u00e0 droite de la biblioth\u00e8que. Mais ils servent aussi \u00e0 d\u00e9signer le haut et le bas de la soci\u00e9t\u00e9 (\u00eatre tout en haut, ou tout en bas, avoir accompli une ascension sociale). La notion de droite et de gauche nous sert dans la circulation routi\u00e8re, mais elle sert \u00e9galement \u00e0 d\u00e9signer la droite et la gauche en politique. On dit aussi monter ou baisser le volume de la musique, comme on parle de la hausse ou de la baisse du ch\u00f4mage. Donc, au d\u00e9part, on utilise une cat\u00e9gorie fondamentale \u2014 le \u00ab\u2009haut\u2009\u00bb et le \u00ab\u2009bas\u2009\u00bb \u2014 pour exprimer ensuite des tas de choses sous cette <em>forme<\/em>. Le ch\u00f4mage est mesur\u00e9 \u00e0 partir de la forme haut\/bas, comme le niveau de r\u00e9mun\u00e9ration, comme la cote de popularit\u00e9 des politiques, comme les p\u00e9riodes historiques (haut et bas Moyen \u00c2ge, haute et basse Antiquit\u00e9, etc.). On s\u2019en sert aussi pour d\u00e9signer, dans le monde physique, les mar\u00e9es hautes et les mar\u00e9es basses, le haut et le bas d\u2019une maison, le haut et le bas du corps. \u00c0 chaque fois, on a recours \u00e0 ce m\u00eame concept initial de haut et de bas. Quand Marx parle de la \u00ab\u2009forme valeur\u2009\u00bb, il utilise l\u2019une de ces cat\u00e9gories fondamentales : selon l\u2019\u00e9poque ou la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle on vit, la valeur va \u00eatre \u00e9valu\u00e9e et certifi\u00e9e de diff\u00e9rentes mani\u00e8res. Les monnaies changent selon les pays par exemple. Mais les monnaies ne sont qu\u2019une mani\u00e8re d\u2019\u00e9valuer la valeur. Dans les soci\u00e9t\u00e9s tribales ou les soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9historiques, la valeur peut \u00eatre fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9change de coquillages jug\u00e9s pr\u00e9cieux. Dans nos soci\u00e9t\u00e9s, on ne mesure pas la valeur qu\u2019avec l\u2019argent. On peut trouver qu\u2019un livre \u00e0 une grande valeur en raison de la richesse de ses id\u00e9es, alors qu\u2019il a une valeur financi\u00e8re nulle ou de quelques euros. On peut aussi accorder une grande valeur \u00e0 un objet sur un plan affectif, en d\u00e9connexion totale de sa valeur mat\u00e9rielle. Mais, chaque fois, on utilise un d\u00e9riv\u00e9 du concept g\u00e9n\u00e9ral de valeur pour \u00e9valuer l\u2019importance de l\u2019objet ou de la marchandise. M\u00eame pour un objet purement affectif, on dira : \u00ab\u2009<em>cet objet a beaucoup de valeur pour moi<\/em>\u2009\u00bb. La \u00ab\u2009forme valeur\u2009\u00bb conditionne donc toutes les op\u00e9rations dans lesquelles on va estimer une valeur. Que l\u2019on parle de la valeur d\u2019un objet, d\u2019un bien, d\u2019une marchandise d\u2019une personne, d\u2019une pratique, d\u2019une id\u00e9e ou d\u2019un go\u00fbt alimentaire, vestimentaire, musical, etc.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-du3v0\"><strong>2-<\/strong> <strong>Le renversement des principes de justification du syst\u00e8me capitaliste<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-6pg2a\">Les th\u00e9ories \u00e9conomiques de la valeur se pr\u00e9sentent comme des raisonnements rationnels et techniques sur le fonctionnement de l\u2019\u00e9conomie. Mais elles forment elles-m\u00eames le reflet des valeurs bourgeoises, des int\u00e9r\u00eats de cette classe et de sa vision de la r\u00e9alit\u00e9 sociale ou encore de ses croyances sociales\u2026 Marx utilise le raisonnement dialectique. Cette dialectique se pr\u00e9sente comme <em>une pratique du renversement<\/em> de type copernicienne : \u00ab\u2009c\u2019est la terre qui tourne autour du soleil et non le soleil qui tourne autour de la terre\u2009\u00bb. Dieu n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 les hommes, mais les hommes ont cr\u00e9\u00e9 Dieu, ce n\u2019est pas la nature qui a cr\u00e9\u00e9 le fonctionnement \u00e9conomique, mais les hommes. La richesse ne se trouve pas dans la quantit\u00e9 d\u2019argent dont on dispose, mais dans la quantit\u00e9 de travail que l\u2019on a spoli\u00e9 aux salari\u00e9s. L\u2019objet ou la marchandise n\u2019ont pas de valeur en eux-m\u00eames, c\u2019est le travail n\u00e9cessaire \u00e0 leur production qui leur donne leur valeur. L\u2019or n\u2019a pas de valeur en dehors du syst\u00e8me social et culturel qui lui donne une valeur\u2026 Au cours de la colonisation, les envahisseurs \u00e9changeaient avec les autochtones des produits de faibles valeurs contre des produits qui avaient une forte valeur pour eux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-f3jp0\">Autre exemple : on dit d\u2019une terre (ou d\u2019un pays) qu\u2019elle est riche parce qu\u2019elle contient des minerais, du p\u00e9trole, du gaz, de l\u2019uranium, des terres rares. On croit que la valeur d\u2019une terre d\u00e9pend des richesses de son sol, mais Marx rappelle que c\u2019est le syst\u00e8me social dans lequel nous vivons qui cr\u00e9e cette valeur du sol. Par exemple, si les terres riches en p\u00e9trole ont autant de valeur, c\u2019est parce que nous vivons dans une soci\u00e9t\u00e9 dont la mobilit\u00e9 est en grande partie fond\u00e9e sur la voiture \u00e0 essence et le r\u00e9seau autoroutier\u2026<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-frdb0\">Une autre mani\u00e8re de voir comment Marx met en \u0153uvre la \u00ab\u2009dialectique h\u00e9g\u00e9lienne\u2009\u00bb consiste \u00e0 observer la m\u00e9thode \u00e0 laquelle il a recours afin de d\u00e9monter l\u2019argument phare du lib\u00e9ralisme et du n\u00e9o-lib\u00e9ralisme. On rencontre cet argument chez les premiers th\u00e9oriciens du capitalisme. Dans les ann\u00e9es 80, Margaret Thatcher l\u2019exprime avec une formule demeur\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre : \u00ab\u2009<em>il n\u2019y a pas d\u2019alternative au syst\u00e8me capitaliste<\/em>\u2009\u00bb. C\u2019est l\u2019id\u00e9e que le syst\u00e8me \u00e9conomique capitaliste est de l\u2019ordre de la nature humaine, qu\u2019il est ind\u00e9passable. On entend souvent dire encore aujourd\u2019hui que\u2009\u00ab\u2009<em>les gens chercheront toujours \u00e0 faire du profit et maximiser leurs int\u00e9r\u00eats<\/em>\u2009\u00bb, qu\u2019ils \u00ab\u2009<em>ont toujours cherch\u00e9 \u00e0 faire du profit et \u00e0 prosp\u00e9rer<\/em>\u2009\u00bb\u2009que \u00ab\u2009<em>c\u2019est dans la nature humaine<\/em>\u2009\u00bb que \u00ab\u2009<em>\u00e7a ne changera jamais<\/em>\u2009\u00bb et que \u00ab\u2009<em>l\u2019on ne peut faire autrement<\/em>\u2009\u00bb. Marx face \u00e0 cet argument a recours \u00e0 l\u2019histoire. Il montre comment les \u00e9conomistes oublient la p\u00e9riode f\u00e9odale qui avait pour base \u00e9conomique le servage et tout l\u2019ordre social \u00e9tait fond\u00e9 sur cette \u00e9conomie. Les paysans devaient produire plus de culture que ce dont ils avaient besoin pour vivre afin de payer les imp\u00f4ts au seigneur et au clerg\u00e9. En \u00e9change, le seigneur leur fournissait une protection physique et l\u2019\u00c9glise leur donnait une protection divine et assurait leur salut. Il rappelle aussi que dans l\u2019Antiquit\u00e9 l\u2019\u00e9conomie des cit\u00e9s grecques \u00e9tait fond\u00e9e sur la pratique de l\u2019esclavage, l\u2019\u00e9conomie romaine sur la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re. Par cons\u00e9quent, le syst\u00e8me capitaliste actuel \u2014 fond\u00e9 sur la domination de la bourgeoisie et sur l\u2019exploitation du travail des <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--salari-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">salari\u00e9.es<\/a> \u2014 n\u2019a pas toujours exist\u00e9. D\u2019autres formes d\u2019organisation sociale ont exist\u00e9 en \u00e9tant fond\u00e9es sur des syst\u00e8mes \u00e9conomiques diff\u00e9rents\u2026<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-a5jpb\">Mais pourquoi les partisans du capitalisme voudraient-ils que ce syst\u00e8me soit inh\u00e9rent \u00e0 la nature humaine, \u00e9ternel en quelque sorte\u2009? C\u2019est bien l\u2019id\u00e9e de la phrase \u00ab\u2009<em>il n\u2019y a pas d\u2019alternative<\/em>\u2009\u00bb. Le raisonnement dialectique montre qui si l\u2019on \u00e9prouve le besoin de l\u2019affirmer, c\u2019est que, quelque part, on reconnait l\u2019existence potentielle d\u2019alternatives. Pourquoi, sinon, chercher \u00e0 nier ce qui n\u2019existerait pas\u2009? En apparence, les \u00e9conomistes classiques et n\u00e9o-classiques (lib\u00e9raux et n\u00e9o-lib\u00e9raux) ont recours \u00e0 des raisonnements rationnels : \u00ab\u2009<em>L\u2019\u00e9conomie marchande est le propre de la civilisation humaine\u2009<\/em>\u00bb, \u00ab\u2009<em>Elle r\u00e9pond \u00e0 des besoins vitaux et le syst\u00e8me marchand existera toujours<\/em>\u2009\u00bb, \u00ab\u2009<em>L\u2019\u00e9conomie lib\u00e9rale est la base de notre organisation sociale sans laquelle nos soci\u00e9t\u00e9s ne pourraient pas fonctionner\u2009<\/em>\u00bb. Mais en r\u00e9alit\u00e9, ils cherchent \u00e0 justifier l\u2019\u00e9tat des choses \u00ab\u2009tel qu\u2019il est\u2009\u00bb. Ils produisent des id\u00e9es qui, sous couvert de l\u2019\u00e9vidence, incitent \u00e0 ne pas changer. Ces id\u00e9es refl\u00e8tent leur position dans la hi\u00e9rarchie sociale sans, d\u2019ailleurs, qu\u2019ils s\u2019en rendent forc\u00e9ment compte. Ils optent pour le syst\u00e8me capitaliste, car celui-ci b\u00e9n\u00e9ficie \u00e0 la classe \u00e0 laquelle ils appartiennent. S\u2019ils vivaient \u00e0 la place des ouvriers, ils verraient le monde \u00e0 l\u2019envers et diraient que le syst\u00e8me profite \u00e0 certains au d\u00e9triment de la majorit\u00e9 et qu\u2019il doit \u00eatre chang\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-3ml9a\">Leurs id\u00e9es r\u00e9sultent donc d\u2019un conflit entre les classes. Si les int\u00e9r\u00eats de la classe dominante concordaient vraiment avec les int\u00e9r\u00eats de la classe ouvri\u00e8re, alors pourquoi chercher \u00e0 justifier et \u00e0 trouver des arguments pour d\u00e9fendre l\u2019\u00e9tat des choses\u2009? On ne se d\u00e9fend que si l\u2019on se sent attaqu\u00e9. Pourquoi sinon avoir l\u2019id\u00e9e m\u00eame de chercher \u00e0 se d\u00e9fendre\u2009? La contradiction du syst\u00e8me capitaliste est donc comprise dans la volont\u00e9 de nier les <em>alternatives<\/em>. La n\u00e9gation d\u2019une possible alternative est la n\u00e9gation des contradictions inh\u00e9rentes au syst\u00e8me capitaliste. Autrement dit, elle est la n\u00e9gation de la r\u00e9alit\u00e9 secr\u00e8te ou cach\u00e9e des fondations du syst\u00e8me capitaliste : l\u2019exploitation du travail humain et de la vie humaine au profit d\u2019une caste dominante\u2026 Si aucune solution de rechange n\u2019existe, l\u2019exploitation constitue un mal n\u00e9cessaire. On ne peut faire autrement. C\u2019est dans l\u2019ordre des choses, dans la nature humaine\u2026 Or, si c\u2019\u00e9tait vrai, on n\u2019\u00e9prouverait pas le besoin de l\u2019affirmer. C\u2019est parce que l\u2019on tombe sur cet \u00e9pineux probl\u00e8me que l\u2019on cherche \u00e0 contourner les contradictions internes du capitalisme. C\u2019est-\u00e0-dire aussi ce qui r\u00e9siste \u00e0 ce syst\u00e8me : les syndicats, la classe ouvri\u00e8re mobilis\u00e9e, les partis politiques anticapitalistes, la critique scientifique du capitalisme\u2026 C\u2019est une mani\u00e8re de r\u00e9pondre \u00e0 cette critique : \u00ab\u2009<em>vous avez tort, le capitalisme est le seul syst\u00e8me possible<\/em>\u2009\u00bb. C\u2019est aussi une mani\u00e8re de jeter un voile sur la r\u00e9alit\u00e9 que l\u2019on ne souhaite pas voir ou montrer. Cela r\u00e9v\u00e8le l\u2019existence d\u2019un conflit entre les classes et donc d\u2019une lutte des classes, autrement dit de rapports de force entre ces classes. Si ce rapport de force venait \u00e0 \u00eatre renvers\u00e9, le syst\u00e8me pourrait s\u2019effondrer, entrainant dans sa chute ceux qui en profitent\u2026 Cette menace plane sur le syst\u00e8me. Et les thurif\u00e9raires du capitalisme ressentent le besoin de prouver qu\u2019il est non seulement le meilleur possible, mais aussi le seul possible. Or, il n\u2019a pas toujours exist\u00e9 sous cette forme au cours de l\u2019histoire et il peut donc dispara\u00eetre\u2026 Marx veut d\u00e9voiler ce secret, r\u00e9v\u00e9ler la r\u00e9alit\u00e9 cach\u00e9e du syst\u00e8me capitaliste, la montrer sous son vrai jour.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-bjgpq\"><strong>3-<\/strong> <strong>Le fonctionnement de la plus-value et la f\u00e9tichisation de la marchandise<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-fjc0v\">Mais le mieux pour comprendre Marx, c\u2019est encore de s\u2019appuyer sur des exemples concrets et de partir de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle de la soci\u00e9t\u00e9 et non des id\u00e9es, en suivant ainsi sa propre d\u00e9marche. Le principal apport de Marx dans <em>Le Capital<\/em>, c\u2019est la \u00ab\u2009th\u00e9orie de la plus-value\u2009\u00bb. Cependant, c\u2019est une erreur d\u2019employer le terme th\u00e9orie \u00e0 propos du travail de Marx. Nous ne trouvons pas de th\u00e9orie pure chez Marx, mais <em>une approche qui fait dialoguer en permanence la th\u00e9orie et la pratique et l\u2019on ne peut dissocier l\u2019une de l\u2019autre<\/em>. Son raisonnement articule une th\u00e9orie pratique et une pratique th\u00e9orique. Une pratique sans th\u00e9orie est une pratique qui n\u2019a pas conscience d\u2019elle-m\u00eame (on fait les choses dans la pratique, mais sans s\u2019en rendre compte (2). \u00c0 l\u2019inverse, une th\u00e9orie sans pratique constitue une pratique de la pens\u00e9e qui n\u2019a pas conscience d\u2019\u00eatre une id\u00e9ologie. Elle refl\u00e8te les conditions de vie mat\u00e9rielles du producteur de cette id\u00e9ologie. Mais, revenons \u00e0 la question de la plus-value ou de la survaleur \u00e0 partir d\u2019un exemple concret.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-1ehus\">Quand on ach\u00e8te, mettons un t\u00e9l\u00e9phone portable, comment est d\u00e9termin\u00e9 son prix, autrement dit sa valeur\u2009? On compte d\u2019abord le prix des mati\u00e8res premi\u00e8res : le verre, le plastique, les fils \u00e9lectriques, les composants \u00e9lectroniques, les terres rares. Ces derni\u00e8res sont des mat\u00e9riaux que l\u2019on trouve dans le sol. On les extrait de mines, notamment situ\u00e9es en Afrique, o\u00f9 les conditions de travail sont dramatiques (et qui emploient d\u2019ailleurs souvent des enfants au p\u00e9ril de leur vie). On compte ensuite le co\u00fbt du transport : ils sont souvent fabriqu\u00e9s dans des pays pauvres et achemin\u00e9s jusqu\u2019en Europe. Le travail des ing\u00e9nieurs qui ont con\u00e7u le t\u00e9l\u00e9phone a aussi un co\u00fbt, de m\u00eame que le <em>marketing<\/em> pour vendre le t\u00e9l\u00e9phone, c\u2019est-\u00e0-dire la publicit\u00e9 (la \u00ab\u2009communication\u2009\u00bb dans le langage de Marx). Enfin, le co\u00fbt le plus important est celui de la force de travail n\u00e9cessaire pour produire les diff\u00e9rents composants, assembler les pi\u00e8ces, faire la finition. Par cons\u00e9quent, que ce soit pour extraire les mati\u00e8res premi\u00e8res, pour les assembler, pour les transporter ou pour les vendre, le recours aux ouvriers est incontournable. La quantit\u00e9 de travail humain n\u00e9cessaire pour r\u00e9aliser l\u2019objet (ce que l\u2019on appelle dans le langage courant et de fa\u00e7on abstraite \u00ab\u2009le co\u00fbt de la main-d\u2019\u0153uvre\u2009\u00bb) d\u00e9termine de mani\u00e8re d\u00e9cisive sa valeur. Comme le principe de la fabrication industrielle implique de disposer d\u2019une masse d\u2019ouvriers pour produire une telle quantit\u00e9 d\u2019objets, c\u2019est le co\u00fbt de leur salaire qui p\u00e8se le plus dans le co\u00fbt global de fabrication. Les \u00e9conomistes classiques s\u2019accordent entre eux sur ce point. Un investissement de d\u00e9part est n\u00e9cessaire pour financer tout \u00e7a. Et c\u2019est la valeur ajout\u00e9e par le temps de travail humain qui va accroitre le capital investi initialement.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-5fei1\">Mais l\u00e0 o\u00f9 Marx diff\u00e8re de ces \u00e9conomistes, c\u2019est qu\u2019il va montrer que ce travail humain n\u2019est pas pay\u00e9 en fonction de la valeur qu\u2019il produit. Le salaire des ouvriers ne correspond pas \u00e0 la valeur r\u00e9elle que leur travail produit\u2026 On peut mesurer par exemple cette valeur en nombre d\u2019heures travaill\u00e9es en plus par les <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--employ-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">employ\u00e9.es<\/a> sans recevoir de r\u00e9mun\u00e9ration en cons\u00e9quence de la valeur produite\u2026 Ou bien ils devraient travailler moins pour le m\u00eame salaire, ou bien ils devraient \u00eatre pay\u00e9s plus. Mais comme ils n\u2019ont pas le choix, car ils doivent vivre et faire vivre leur famille ainsi que r\u00e9cup\u00e9rer leurs forces pour aller chaque jour travailler et gagner de quoi vivre, ils acceptent ces conditions\u2026 Par ailleurs, la \u00ab\u2009r\u00e9volution industrielle\u2009\u00bb (et notamment la \u00ab\u2009m\u00e9canisation\u2009\u00bb) a d\u00e9truit les emplois dans l\u2019agriculture. Elle entraine un exode rural vers les villes. La rationalisation de la division du travail et les machines permettent de produire de plus en plus vite avec moins d\u2019ouvriers et les ouvriers ne poss\u00e8dent pas les moyens de s\u2019acheter ces machines. Ils d\u00e9pendent donc d\u2019elles pour avoir un travail. Le ch\u00f4mage se d\u00e9veloppe et cr\u00e9e \u00ab\u2009une arm\u00e9e de r\u00e9serve\u2009\u00bb. Si, dans le syst\u00e8me contemporain, les <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--employ-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">employ\u00e9.es<\/a> vendent librement leur force de travail (contrairement aux soci\u00e9t\u00e9s esclavagistes et f\u00e9odales), ils doivent, n\u00e9anmoins, accepter leurs conditions de travail. S\u2019ils refusent, ils seront remplac\u00e9s\u2026<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-a5rcb\">Ce syst\u00e8me de fonctionnement repose sur l\u2019exploitation du travail salarial. Les <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--salari-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">salari\u00e9.es<\/a><em> ne sont pas pay\u00e9s en fonction de la valeur que produit le travail qu\u2019ils fournissent. <\/em>Marx d\u00e9montre que l\u2019on peut calculer la plus-value et le taux d\u2019exploitation (sa d\u00e9marche se veut \u00ab\u2009scientifique\u2009\u00bb). L\u2019ouvrier ne peut fabriquer \u00e0 lui seul un t\u00e9l\u00e9phone chez lui. Il d\u00e9pend de l\u2019usine pour les fabriquer et donc du propri\u00e9taire de l\u2019usine qui poss\u00e8de les moyens de production et va l\u2019employer et lui donner un salaire. Mais la marge de b\u00e9n\u00e9fice du propri\u00e9taire est directement li\u00e9e au fait que l\u2019ouvrier travaille plus que ce qu\u2019il devrait \u00eatre pay\u00e9\u2026 Si les capitalistes payaient les ouvriers en fonction de la valeur qu\u2019ils produisent r\u00e9ellement, le capitalisme ne pourrait pas fonctionner. L\u2019accumulation de richesses (c\u2019est-\u00e0-dire de capital) n\u2019existerait pas.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-6jtmf\">En outre, Marx remet en question l\u2019id\u00e9e que le machinisme (ce que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui l\u2019automatisation ou la robotisation) soit cr\u00e9ateur de valeur contrairement \u00e0 la plus-value tir\u00e9e du travail salari\u00e9. Par exemple, on pense que si une machine agricole dernier cri peut produire, mettons plus de bl\u00e9 qu\u2019avant, le rendement devient sup\u00e9rieur et le co\u00fbt de la main-d\u2019\u0153uvre r\u00e9duit. Si le besoin de travail humain est r\u00e9duit et que la production va plus vite, on pense que cela g\u00e9n\u00e8re plus de b\u00e9n\u00e9fices \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e\u2026 Cependant, ces machines ont un co\u00fbt d\u2019achat et plus elles sont modernes et \u00e9volu\u00e9es et plus elles sont ch\u00e8res. Elles demandent aussi de l\u2019entretien et des <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--employ-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">employ\u00e9.es<\/a> pour les entretenir. Enfin, au bout d\u2019un moment, elles seront us\u00e9es ou d\u00e9pass\u00e9es et devront \u00eatre remplac\u00e9es. Donc ce n\u2019est pas la machine qui fait r\u00e9aliser un b\u00e9n\u00e9fice suppl\u00e9mentaire : la machine ne peut produire une valeur suppl\u00e9mentaire \u00e0 son co\u00fbt initial, auquel doit \u00eatre ajout\u00e9 le co\u00fbt de son entretien\u2026<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-77arb\">Si, par exemple, on ach\u00e8te un appartement \u00e0 Paris, l\u2019on sait que dix ans plus tard il vaudra plus que son prix d\u2019achat. On appelle d\u2019ailleurs cette diff\u00e9rence de prix la plus-value immobili\u00e8re. Mais lorsqu\u2019on ach\u00e8te une machine, dix ans plus tard, elle vaut moins, parce qu\u2019elle est us\u00e9e. On ne peut pas la revendre au prix du neuf. Donc sa part dans la valeur finale des marchandises n\u2019apporte pas de b\u00e9n\u00e9fice suppl\u00e9mentaire. Ce n\u2019est pas un investissement qui rapporte, mais un investissement \u00e0 perte\u2026 De plus, on oublie que la production de la machine requiert du travail humain, des usines (etc.). La valeur de la machine est reli\u00e9e au temps de travail humain n\u00e9cessaire pour la produire. Ici aussi, on croit que la valeur r\u00e9side dans les objets, les machines, mais en fait elle se trouve dans le travail humain. On voit que ce n\u2019est pas la machine qui va permettre au capitaliste de fructifier le capital qu\u2019il a investi au d\u00e9part. C\u2019est au contraire gr\u00e2ce au travail humain qu\u2019il va augmenter la rentabilit\u00e9 de ce capital. Les ouvriers, contrairement \u00e0 la machine, vont produire un exc\u00e9dent de richesse de mani\u00e8re constante. Ils ne sont pas pay\u00e9s en fonction de la valeur qu\u2019ils produisent et ils peuvent \u00eatre remplac\u00e9s \u00e0 tout moment par de nouveaux ouvriers. De plus, le capitaliste, gr\u00e2ce \u00e0 ces b\u00e9n\u00e9fices, va pouvoir acheter plus de machines, payer plus d\u2019<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--employ-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">employ\u00e9.es<\/a>, etc. Il va pouvoir augmenter toujours plus son capital, sa \u00ab\u2009comp\u00e9titivit\u00e9\u2009\u00bb et \u00e9liminer la concurrence. C\u2019est ce qui explique, selon Marx, que dans un syst\u00e8me capitaliste, la richesse est accumul\u00e9e de mani\u00e8re astronomique dans les mains d\u2019un petit nombre de personnes.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-dgvlf\">Mais le syst\u00e8me porte en lui sa propre contradiction. Plus on exploite et plus on s\u2019expose \u00e0 la critique en immoralit\u00e9 et les premi\u00e8res lois sociales arrivent en Europe au 19e si\u00e8cle pour limiter le travail des enfants. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, le travail des femmes et des enfants coutait moins cher que celui des hommes. Mais cela suscite une critique sociale. Par ailleurs, plus on exploite dans des conditions proches de l\u2019esclavage et plus aussi les ouvriers risquent de se r\u00e9volter. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de son travail sur le <em>Capital<\/em>, Marx a justement particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019une organisation politique des ouvriers. Ce travail va contribuer \u00e0 la cr\u00e9ation des syndicats \u00e0 la fin du 19e si\u00e8cle et plus largement \u00e0 l\u2019essor du \u00ab\u2009mouvement ouvrier\u2009\u00bb au 20e si\u00e8cle. Cette organisation politique des ouvriers va permettre de faire pression sur les capitalistes et de les forcer \u00e0 payer davantage les <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--salari-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">salari\u00e9.es<\/a> ou encore \u00e0 am\u00e9liorer leur condition de travail. Tout au long de cette p\u00e9riode, on va voir se d\u00e9velopper, au gr\u00e9 des luttes politiques, des lois sociales et un droit du travail qui garantissent des protections des salari\u00e9s, un salaire minimum et interdisent certaines pratiques. Les industriels vont donc devoir payer plus cher leurs <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/xn--employ-gva.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">employ\u00e9.es<\/a>, \u00e0 travers les \u00ab\u2009charges sociales\u2009\u00bb. La part de plus-value tir\u00e9e du travail des ouvriers va diminuer. Cette diminution entraine le transfert de la production industrielle dans des pays o\u00f9 ces lois n\u2019existent pas et o\u00f9 la main-d\u2019\u0153uvre est en gros moiti\u00e9 moins ch\u00e8re quand ce n\u2019est pas plus. Marx avait d\u2019ailleurs pr\u00e9vu ce ph\u00e9nom\u00e8ne, c\u2019est pourquoi il pr\u00f4nait le d\u00e9veloppement d\u2019un mouvement ouvrier \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-8n1q2\">Si nous revenons \u00e0 notre exemple, les t\u00e9l\u00e9phones portables sont fabriqu\u00e9s dans des pays, o\u00f9 la r\u00e9mun\u00e9ration d\u2019un ouvrier avoisine, mettons 500 euros par mois. Les profits r\u00e9alis\u00e9s par les grandes marques de t\u00e9l\u00e9phones s\u2019accomplissent en exploitant la force de travail des ouvriers et non en raison du g\u00e9nie des inventeurs des smartphones ou des \u00ab\u2009entreprises innovantes\u2009\u00bb de la\u2009\u00ab\u2009Tech\u2009\u00bb de la Silicon Valley. Par l\u2019effet du transfert de la valeur dans la marchandise, on croit que c\u2019est l\u2019\u00ab\u2009objet t\u00e9l\u00e9phone\u2009\u00bb qui a une valeur en lui-m\u00eame. Quand on ach\u00e8te un t\u00e9l\u00e9phone, on voit le t\u00e9l\u00e9phone et le prix affich\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9, prix formul\u00e9 en euros ou en dollars, etc. Mais ce prix pourrait tout aussi bien \u00eatre indiqu\u00e9 en heures de travail, en quantit\u00e9 de mati\u00e8re qu\u2019il contient, en distance d\u2019acheminement, etc. Puisque le prix additionne tous les co\u00fbts, les diff\u00e9rentes formes de co\u00fbts sont mises \u00e0 \u00e9galit\u00e9 et le travail humain est consid\u00e9r\u00e9 comme une marchandise comme une autre. Ce que le consommateur voit c\u2019est le prix de l\u2019objet. Tel t\u00e9l\u00e9phone vaut, admettons, 150 euros et 150 euros valent tel t\u00e9l\u00e9phone. Mais c\u2019est un r\u00e9sum\u00e9 abstrait des fondations de la valeur du t\u00e9l\u00e9phone. Car ce qui lui donne sa valeur c\u2019est la somme de tous les co\u00fbts de production, dans laquelle on inclut le travail humain, au m\u00eame titre que les mati\u00e8res premi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-eq2jv\">Donc l\u2019\u00ab\u2009objet t\u00e9l\u00e9phone\u2009\u00bb <em>cristallise<\/em> en lui une valeur en grande partie d\u00e9termin\u00e9e par du travail humain : du travail pour extraire des mines les mat\u00e9riaux ou pour les assembler entre eux\u2026 Pour Marx, on peut donc afficher, \u00e0 la place du prix, les heures de travail fourni par des ouvriers sous-pay\u00e9s et travaillant dans des conditions tr\u00e8s dures. Marx cherche \u00e0 d\u00e9voiler cette r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 <em>faire tomber les masques<\/em>. Les super-riches ne sont pas arriv\u00e9s \u00e0 accumuler autant de capital gr\u00e2ce \u00e0 leur g\u00e9nie ou leur m\u00e9rite individuel, mais en exploitant le travail des plus d\u00e9munis, en leur extorquant leur vie quelque part.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-adl5p\">Le prix du t\u00e9l\u00e9phone et donc l\u2019\u00ab\u2009objet t\u00e9l\u00e9phone\u2009\u00bb contient un certain taux d\u2019exploitation de la vie humaine. Mais on ne voit qu\u2019une forme abstraite de la valeur que l\u2019on croit contenue dans la \u00ab\u2009forme prix\u2009\u00bb ou dans la \u00ab\u2009forme objet\u2009\u00bb. Or, ces formes <em>transf\u00e8rent<\/em> la valeur du travail humain dans l\u2019objet. Le travail devient invisible ou masqu\u00e9. Dans un syst\u00e8me mon\u00e9taire comme le n\u00f4tre, cette valeur est contenue dans un symbole f\u00e9tichis\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019argent et la marchandise qu\u2019il permet d\u2019acqu\u00e9rir.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-6uqrr\"><strong>4-<\/strong> <strong>L\u2019outil Marx dans la pratique psycho-sociale<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-l9v7\">Venons-en maintenant \u00e0 la question de savoir comment utiliser Marx dans une psychoth\u00e9rapie. Comment sa pens\u00e9e peut-elle constituer un outil pour appr\u00e9hender les contradictions dans le mental\u2009? <em>A priori<\/em>, on est assez \u00e9loign\u00e9 ici de la psychoth\u00e9rapie et l\u2019on a plut\u00f4t l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans des questions \u00e9conomiques et des questions de soci\u00e9t\u00e9 ou de politique g\u00e9n\u00e9rale. Mais on peut remarquer d\u2019embl\u00e9e un premier lien : celui de la souffrance sociale qu\u2019engendre le syst\u00e8me capitaliste. La souffrance psychologique est consid\u00e9r\u00e9e dans la litt\u00e9rature psychanalytique, psychologique ou psychiatrique comme une souffrance mentale. Cette souffrance viendrait donc de l\u2019\u00e9tat mental ou psycho-affectif des personnes. Si l\u2019on suit le raisonnement de Marx, on voit l\u2019origine de la souffrance dans le sens inverse. La souffrance ne vient pas de l\u2019int\u00e9rieur du cerveau de l\u2019individu. Elle vient des conditions sociales dans lesquelles il vit. C\u2019est l\u2019ordre social relatif \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 laquelle il appartient qui lui fait subir ces conditions. La souffrance n\u2019a pas une origine int\u00e9rieure, mais ext\u00e9rieure. Elle est int\u00e9rioris\u00e9e par l\u2019individu comme une souffrance individuelle, alors que de nombreux autres individus souffrent pour les m\u00eames raisons. La fiction individualiste propre aux soci\u00e9t\u00e9s capitalistes lui fait oublier qu\u2019un individu seul \u00e7a n\u2019existe pas. La solitude existe bien s\u00fbr, mais l\u2019individu n\u2019est pas le seul \u00e0 faire l\u2019exp\u00e9rience du monde social dans lequel il vit et des contradictions inh\u00e9rentes \u00e0 son organisation \u00e9conomique. Ce qu\u2019il per\u00e7oit comme des contradictions internes intrins\u00e8ques \u00e0 sa personnalit\u00e9 forment en r\u00e9alit\u00e9 le reflet des contradictions du syst\u00e8me dans lequel il vit. Ces contradictions se transf\u00e8rent dans le mental, c\u2019est-\u00e0-dire dans la mani\u00e8re de voir le monde et de se voir soi-m\u00eame. Un renversement s\u2019impose : ce n\u2019est pas du mental que la souffrance vient, mais du social. Cela nous transporte aux antipodes du raisonnement psycho\/logique qui postule que les individus souffrent, car ils ont des id\u00e9es erron\u00e9es ou non adapt\u00e9es et que la th\u00e9rapie doit mener \u00e0 changer ces id\u00e9es afin de pouvoir vivre mieux. On a pu soutenir, par exemple, que c\u2019est la d\u00e9pression qui cause le ch\u00f4mage et non le ch\u00f4mage qui m\u00e8ne \u00e0 la d\u00e9pression. Pour les <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/tenant.es\/\" rel=\"noreferrer noopener\">tenant.es<\/a> de tels arguments, le probl\u00e8me vient du mental, des id\u00e9es, des biais cognitifs et non des conditions sociales dans lesquelles vivent les individus. On retrouve ici la pens\u00e9e id\u00e9aliste et ph\u00e9nom\u00e9nologique pour laquelle ce sont les id\u00e9es, les repr\u00e9sentations mentales qui cr\u00e9ent la r\u00e9alit\u00e9 et non la r\u00e9alit\u00e9 qui produit les id\u00e9es et les repr\u00e9sentations. Dans l\u2019approche mat\u00e9rialiste de Marx, c\u2019est le contraire.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-drpso\">Le soutien psycho-social conduit donc \u00e0 renverser l\u2019approche id\u00e9aliste : ce ne sont pas les id\u00e9es erron\u00e9es ou les mentalit\u00e9s personnelles des individus qui les font souffrir (leurs \u00ab\u2009d\u00e9fauts\u2009\u00bb), mais les conditions sociales dans lesquelles ils vivent. Donc l\u2019objectif d\u2019un soutien psycho-social qui utiliserait l\u2019outil Marx reviendrait, comme on le dit \u00e0 l\u2019APPS, \u00e0 r\u00e9aliser \u00ab\u2009<em>un renversement transf\u00e9rentiel de la situation personnelle que connait la personne\u2009<\/em>\u00bb. L\u2019outil Marx peut tout \u00e0 fait \u00e9clairer la logique de l\u2019accompagnement de la personne en souffrance. Il permet d\u2019accomplir, <em>dans la pratique<\/em>, une<em> m\u00e9tamorphose<\/em>, un renversement du primat du mental qui \u00ab\u2009<em>enferme et verrouille les plaintes des personnes en souffrance psychique\u2009<\/em>\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-9m06a\">Prenons un exemple concret en partant des pratiques. Une personne qui a commenc\u00e9 un travail th\u00e9rapeutique rencontre des difficult\u00e9s dans son travail. Elle est employ\u00e9e au service <em>marketing<\/em> d\u2019une entreprise. Elle est parfois amen\u00e9e, comme elle l\u2019explique, \u00e0 avoir recours \u00e0 une certaine image de la f\u00e9minit\u00e9 (qu\u2019elle qualifie de \u00ab\u2009femme-objet\u2009\u00bb) pour mettre en valeur les marchandises de l\u2019entreprise au sein de publicit\u00e9s. Elle explique sa g\u00eane face \u00e0 l\u2019utilisation de cette image pour faire vendre des marchandises. Alors qu\u2019elle est une f\u00e9ministe engag\u00e9e, elle est pouss\u00e9e dans son travail \u00e0 participer \u00e0 la production d\u2019une vision st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e des femmes et \u00e0 perp\u00e9tuer les repr\u00e9sentations patriarcales de la f\u00e9minit\u00e9. Ses conceptions personnelles la poussent au contraire \u00e0 rejeter ces st\u00e9r\u00e9otypes de la f\u00e9minit\u00e9, \u00e0 revendiquer l\u2019\u00e9mancipation des femmes et \u00e0 refuser les usages marchands du corps f\u00e9minin et des images de ce corps. Cependant, elle dit aussi avoir voulu travailler dans ce secteur et ne comprend pas cette contradiction qu\u2019elle a en elle et pense qu\u2019elle a un probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-qutg\">Cette personne est \u00ab\u2009travaill\u00e9e\u2009\u00bb par deux pouss\u00e9es contraires :<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-ejjed\">\u2014 L\u2019une, impos\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 marchande, la force \u00e0 produire de la marchandise \u00e0 partir de l\u2019exploitation du corps f\u00e9minin et d\u2019une image \u00e9th\u00e9r\u00e9e et f\u00e9tichis\u00e9e de ce corps.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-8iuu8\">\u2014 L\u2019autre, la conduit \u00e0 rejeter cet usage marchand du corps et \u00e0 se r\u00e9aliser, malgr\u00e9 tout, \u00e0 travers son travail.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-lamd\">Les contradictions du syst\u00e8me capitaliste se trouvent personnifi\u00e9es dans le mental et cr\u00e9ent une souffrance, un balancement et une certaine errance entre ces contradictions, ces pouss\u00e9es contraires. L\u2019objectif d\u2019un praticien psycho-social face \u00e0 cette situation peut consister \u00e0 pousser la personne vers une <em>transformation<\/em>, une <em>m\u00e9tamorphose<\/em> ou un <em>renversement<\/em> du rapport \u00e0 ces contradictions. Ce n\u2019est pas la personne qui est contradictoire, mais le syst\u00e8me social qui la place dans cette contradiction. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019elle a un probl\u00e8me mental, un probl\u00e8me dans sa personnalit\u00e9, un d\u00e9faut ou une anormalit\u00e9, qu\u2019elle n\u2019arrive pas \u00e0 vivre sa vie sans souffrance. Mais parce que le syst\u00e8me social, \u00e9conomique et politique la place dans cette contradiction et donc dans cette souffrance. Elle travaille dans le <em>marketing<\/em> et la publicit\u00e9, mais les images v\u00e9hicul\u00e9es par les publicit\u00e9s constituent le masque du mode de production capitaliste, sa \u00ab\u2009forme esth\u00e9tique\u2009\u00bb, d\u2019une certaine fa\u00e7on\u2026 Le r\u00f4le du praticien psycho-social peut alors consister \u00e0 inciter la personne \u00e0 <em>faire le chemin inverse du \u00ab\u2009transfert du social dans le mental\u2009\u00bb<\/em> et donc \u00ab\u2009<em>le transfert du mental dans le social\u2009\u00bb<\/em>. Cet exemple montre comment l\u2019on peut faire usage de la dialectique marxiste. On proc\u00e8de \u00e0 un renversement. La source du mal-\u00eatre ne se trouve pas dans les id\u00e9es erron\u00e9es. Elle r\u00e9side, au contraire, dans les conditions sociales d\u2019exploitation des corps, des images et des mots qui les accompagnent (comme ici les mots \u00ab\u2009beaut\u00e9 f\u00e9minine\u2009\u00bb par exemple, st\u00e9r\u00e9otypes us\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la corde de la publicit\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-a898h\">Si l\u2019on consid\u00e8re que la r\u00e9ponse se trouve dans la question, alors la r\u00e9ponse \u00e0 la question : \u00ab\u2009<em>que faire des contradictions dans le mental\u2009?<\/em>\u2009\u00bb est justement de<em> faire <\/em>avec ses contradictions. Pour reprendre l&rsquo;exp\u00e9rience th\u00e9rapeuthique psycho-sociale que nous venons d&rsquo;\u00e9voquer, la personne en questionneent n\u2019est pas divis\u00e9e entre son travail d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et ses id\u00e9es f\u00e9ministes d\u2019un autre : les deux sont reli\u00e9s. Elle doit passer par le meurtre de l\u2019id\u00e9e d\u2019un d\u00e9faut qui serait li\u00e9 \u00e0 sa propre personnalit\u00e9, \u00e0 sa psych\u00e9 et recr\u00e9er une nouvelle articulation entre les\u2009mots, les images et les corps. C\u2019est parce que la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste lui impose de contribuer \u00e0 v\u00e9hiculer une vision marchande de la f\u00e9minit\u00e9 et des femmes qu\u2019elle se d\u00e9finit comme f\u00e9ministe. Le paradoxe masque, au contraire, une \u00ab\u2009forme de coh\u00e9rence\u2009\u00bb, soit la r\u00e9union des deux oppos\u00e9s au sein d\u2019un \u00ab\u2009tout coh\u00e9rent\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-daons\">En s\u2019opposant \u00e0 cette pratique, elle entre en coh\u00e9rence avec sa personnalit\u00e9 et \u00eatre une femme constitue un plus pour mieux comprendre encore ce m\u00e9canisme, pour le comprendre dans sa chair. La personne n\u2019est pas \u00ab\u2009un \u00eatre moins\u2009\u00bb, inadapt\u00e9 en raison de ces contradictions internes. Elle est <em>\u00ab\u2009un \u00eatre plus\u2009\u00bb, capable de reconqu\u00e9rir une survaleur ou une plus-value que le syst\u00e8me marchand lui enlevait, <\/em>premi\u00e8rement, en lui rappelant que, en tant que femme, elle est aussi une chose, une marchandise, deuxi\u00e8mement, en la contraignant, dans son travail, \u00e0 participer \u00e0 la production de cette marchandise.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-9gb8\">Assimiler l\u2019individu \u00e0 une marchandise revient \u00e0 le chosifier. Or, un objet, une fois us\u00e9, devient jetable et donc un d\u00e9chet. Toute personne chosifi\u00e9e peut \u00eatre amen\u00e9e \u00e0 avoir le sentiment d\u2019\u00eatre un d\u00e9chet. Ce sentiment se renforce d\u00e8s que l\u2019individu n\u2019a pas un rapport \u00ab\u2009enchant\u00e9\u2009\u00bb \u00e0 son travail. Il a l\u2019impression de ne pas donner son maximum, de manquer de motivation, d\u2019engagement, d\u2019efficience, \u00e0 rebours de l\u2019injonction lib\u00e9rale \u00e0 faire \u00e9tat en permanence de son engouement pour l\u2019emploi occup\u00e9. D\u2019ailleurs, nous rencontrons souvent en s\u00e9ance des personnes qui disent se sentir comme des d\u00e9chets, en employant pr\u00e9cis\u00e9ment ce mot\u2026 Pourtant,\u2009l\u2019\u00ab\u2009anormalit\u00e9\u2009\u00bb se trouve plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 des individus qui exercent un tel m\u00e9tier sans avoir en t\u00eate ces questionnements et cette critique sociale des rapports de genre et de leur marchandisation.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-b3oi8\"><strong>Thomas BEAUBREUIL<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-7arhr\">[1] C\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un <em>syst\u00e8me symbolique<\/em> pour communiquer et donner un nom \u00e0 chaque chose et \u00e0 chaque \u00eatre sous la forme codifi\u00e9e de vocalisations \u00e0 l\u2019oral ou de signes \u00e0 l\u2019\u00e9crit.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-9h581\">(2) C&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle \u00e0 l&rsquo;APPS \u00ab\u00a0L&rsquo;insu du faire\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Karl Marx, Le Capital, Livre I, PUF, [1867], 1993. 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