{"id":489,"date":"2026-03-08T19:30:32","date_gmt":"2026-03-08T19:30:32","guid":{"rendered":"https:\/\/asso-apps.org\/?p=489"},"modified":"2026-03-08T19:30:32","modified_gmt":"2026-03-08T19:30:32","slug":"il-ny-a-pas-de-maladie-mentale-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asso-apps.org\/index.php\/2026\/03\/08\/il-ny-a-pas-de-maladie-mentale-2\/","title":{"rendered":"Il n\u2019y a pas de maladie mentale !"},"content":{"rendered":"\n<p>Cet \u00e9nonc\u00e9 intimement personnel r\u00e9sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel serein de la sant\u00e9 mentale. En tant que psychiatre, psychanalyste, ancien chef de secteur des h\u00f4pitaux psychiatriques, cette sentence pourrait \u00eatre jug\u00e9e paradoxale voire antagoniste sinon provocatrice ou idiote. Je rench\u00e9ris en disant que c\u2019est au contraire le principe abstrait de maladie mentale qui d\u00e9tonne aujourd\u2019hui comme hier dans des contextes historiques et \u00e9conomiques diff\u00e9rents parce qu\u2019il ne r\u00e9pond pas aux besoins des personnes concern\u00e9es par une douleur de l\u2019esprit, une douleur concr\u00e8te v\u00e9cue dans le mental. Cette affirmation pourrait \u00eatre prise comme une position \u00ab antipsychiatrique \u00bb. Certes, il convient d\u2019entendre la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de passer \u00e0 des pratiques radicalement diff\u00e9rentes concernant la souffrance mentale, aussi grave soit-elle dans sa forme d\u2019expression ; cependant je consid\u00e8re que la psychiatrie est une branche de la m\u00e9decine qui traite express\u00e9ment cette douleur dans le mental et que sa fonction devrait permettre de comprendre et d\u2019aider les personnes concern\u00e9es par cette souffrance. Elle n\u2019en a pas l\u2019exclusivit\u00e9 et il convient de pouvoir \u00f4ter les masques de sp\u00e9cialistes qui nous prot\u00e8gent de rencontres humaines authentiques et ainsi, autoriser les potentiels soignants contenus chez tout un chacun dans certaines conditions. Enoncer \u00ab Il n\u2019y a pas de maladie mentale ! \u00bb implique donc que les pratiques psychiatriques actuelles doivent changer de base. Dire \u00ab Il n\u2019y a pas de maladie mentale \u00bb est possible alors qu\u2019\u00e9noncer \u00ab Il n\u2019y a pas de douleur mentale \u00bb ou \u00ab Il n\u2019y a pas de souffrance mentale \u00bb n\u2019a aucun sens dans la pratique. Partons de ces trois mots et des savoirs contenus dans leurs \u00e9tymologies historiques, suivant en cela les le\u00e7ons de mon seul ma\u00eetre en psychiatrie, Antonin Artaud. \u00ab Maladie \u00bb appara\u00eet vers 1150 et d\u00e9signe une alt\u00e9ration de la sant\u00e9, surtout une affection pr\u00e9cise. \u00ab Douleur \u00bb appara\u00eet en 1050 et exprime la souffrance physique ou morale, plus sp\u00e9cialement en rh\u00e9torique \u00ab \u00e9motion, facult\u00e9 de path\u00e9tique \u00bb \u00ab Souffrance \u00bb appara\u00eet en 1170 et renvoie d\u2019abord \u00e0 l\u2019action de \u00ab supporter \u00bb puis \u00e0 la fonction de \u00ab tr\u00eave, d\u2019arr\u00eat, de faire cesser \u00bb, avant de passer au sens de \u00ab d\u00e9lai, r\u00e9pit \u00bb. Parall\u00e8lement le mot \u00ab souffrance \u00bb prend la valeur de \u00ab patience, tol\u00e9rer, autoriser \u00bb. C\u2019est surtout en Moyen Fran\u00e7ais (1492) que le terme signifie \u00ab douleur, physique ou morale \u00bb et \u00ab \u00e9tat d\u2019un personne qui souffre \u00bb. Quel est l\u2019int\u00e9r\u00eat de cette histoire linguistique en forme de triptyque ? Tout simplement : saisir qu\u2019utiliser les mots \u00ab douleur \u00bb ou \u00ab souffrance \u00bb rend plus difficile l\u2019exercice et l\u2019emprise du pouvoir bureaucratique qui r\u00e9git les politiques de sant\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la probl\u00e9matique humaine, de ce qui se passe dans le mental et la vie sociale concr\u00e8te. Les pouvoirs bureaucratiques \u00e9voluent suivant les conditions historiques qui les d\u00e9terminent et il est clair que dans la p\u00e9riode actuelle, la r\u00e9gression progresse \u00e0 grands pas ! Ce \u00ab progr\u00e8s de la r\u00e9gression \u00bb est \u00e0 analyser comme choix politique dans une p\u00e9riode o\u00f9 existent d\u2019autres possibles : les avanc\u00e9es technologiques permettant de traiter autrement les questions de la libert\u00e9, de la libre disposition de soi, de l\u2019ali\u00e9nation, de la contrainte tut\u00e9laire. Les moyens de production de savoirs, de savoirs faire, de partages des savoirs et des pratiques offrent cette possibilit\u00e9. Cela touche donc la question sociale et politique directement. Dans ce contexte, la pratique sociale prime consciemment et inconsciemment. C\u2019est cet aspect que nous d\u00e9veloppons dans nos Ateliers Pratiques de Psychanalyse Sociale. Nous le faisons \u00e0 la fois en r\u00e9f\u00e9rence au collectif et \u00e0 l\u2019individuel. Notre vie sociale est une exp\u00e9rience transf\u00e9rentielle dans la signification psychanalytique du terme. Nous sommes pris dans un transfert social, c\u2019est \u00e0 dire que nous sommes \u00e0 la fois agents, effets et produits des rapports sociaux que nous vivons. Cette base est fondamentale et change consid\u00e9rablement la donne pour les personnes qui pr\u00e9sentent une douleur psychique. Cela change \u00e9galement la base du transfert psychanalytique, le rapport au savoir psychanalytique, le rapport aux pratiques de transfert. Cela implique en effet que s\u2019il y a une souffrance psychique pour des personnes dans la vie concr\u00e8te, cela indique en m\u00eame temps que les rapports sociaux ne sont pas ad\u00e9quats \u00e0 la question que posent ces personnes. C\u2019est l\u00e0 un \u00e9clairage fondamental. Il y a des questions port\u00e9es par des personnes qui souffrent dans la soci\u00e9t\u00e9 par les formulations qu\u2019elles posent et il s\u2019agit d\u2019\u00e9tudier avec elles, ce qui dans le rapport social est exprim\u00e9 l\u00e0. C\u2019est ce qu\u2019explique Antonin Artaud dans son oeuvre avec sa lucidit\u00e9. Il convient de changer les r\u00e9ponses donn\u00e9es \u00e0 leurs questions car les r\u00e9ponses dominantes actuelles sont de l\u2019ordre de la r\u00e9pression sociale. Le terme \u00ab maladie mentale \u00bb renvoie au moins \u00e0 deux points qui sont \u00e0 changer dans les pratiques : tout d\u2019abord le rapport avec l\u2019autre, qui est dans le principe dominant actuel un rapport d\u2019observation. Ensuite, vient la forme d\u2019un savoir qui compl\u00e8te ce rapport de subordination et met les personnes dans la prison de la cat\u00e9gorisation psychopathologique. Cela correspond concr\u00e8tement \u00e0 un emprisonnement de la pens\u00e9e et \u00e0 une condamnation sociale. Lib\u00e9rer les potentiels inhib\u00e9s, qui poussent alors la personne vers la vie dans sa relation aux autres, favoriser les cr\u00e9ations de vie en consid\u00e9rant l\u2019\u00eatre humain comme un artiste en partition avec les autres, donnent d\u2019autres perspectives pour les humains d\u00e9chir\u00e9s dans leurs souffrances, que de les classer en schizophr\u00e8nes, parano\u00efaques ou hyst\u00e9riques ou bien encore de cocher des cases pour faire un diagnostic de d\u00e9sordres mentaux type DSM. Ces cat\u00e9gorisations font partie de l\u2019arsenal bureaucratique et correspondent en leurs fondements &#8211; parfois \u00e0 notre insu &#8211; \u00e0 des logiques colonisatrices. Partir du v\u00e9cu concret de l\u2019histoire familiale et sociale, de son enfantement, permet d\u2019\u00e9clairer les issues \u00e9mancipatrices pour les personnes souffrantes. Nous sommes alors dans le champ de l\u2019immanence qui permet de rep\u00e9rer les obstacles li\u00e9s au champ de la transcendance qui fait fonctionner des principes qui sont \u00e0 la fois sources de toute explication et r\u00e9alit\u00e9s sup\u00e9rieures. Georges Canguilhem, m\u00e9decin, philosophe et r\u00e9sistant contre la barbarie nazie, souligne un point qui fait directement \u00e9cho \u00e0 la probl\u00e9matique du transfert social avec cette phrase : \u00ab Par une alt\u00e9ration lente du sens de ses objectifs la m\u00e9decine, de r\u00e9ponse \u00e0 un appel qu\u2019elle \u00e9tait primitivement, est devenue ob\u00e9issance \u00e0 une exigence (\u2026) Ainsi, la m\u00e9decine qui est primitivement r\u00e9ponse \u00e0 un appel \u00e9manant d\u2019une personne singuli\u00e8re s\u2019est trouv\u00e9e d\u00e9vi\u00e9e par ce qui est devenu ob\u00e9issance \u00e0 l\u2019exigence des normes et des protocoles \u00bb. Cet \u00e9nonc\u00e9 de Georges Canguilhem a des incidences dans tous les champs de la pratique m\u00e9dicale. Cela concerne la psychiatrie mais aussi bien les autres champs concern\u00e9s par la souffrance dans le mental : la psychologie et la psychanalyse classique dans leurs ob\u00e9issances aux exigences transcendantales. La souffrance ou la douleur ont une fonction d\u2019appel et cela survient toujours dans le contexte d\u2019un rapport social, d\u2019une relation sociale. Le socius est l\u2019autre, le compagnon, le camarade. L\u2019\u00e9nonc\u00e9 \u00ab Il n\u2019y a pas de maladie mentale \u00bb ne peut prendre sa signification qu\u2019en compl\u00e9ment de \u00ab Il y a une probl\u00e9matique du social dans le mental \u00bb. Il y a un transfert des probl\u00e9matiques sociales, des probl\u00e9matiques de ce qui se socie dans le mental. Le terme \u00ab psychanalyse sociale \u00bb affirme le d\u00e9sir d\u2019analyser ce transfert, toujours social, d\u2019en d\u00e9couvrir l\u2019insu qu\u2019il porte, ses conditions historiques singuli\u00e8res. Partir d\u2019une autre base &#8211; celle de la vie sociale concr\u00e8te et des transferts qui agissent, qui ont des effets, qui produisent &#8211; permet de renverser les pouss\u00e9es destructrices, rep\u00e8re fondamental pour saisir les fixations de jouissance qui collent \u00e0 la souffrance. Marx l\u2019indiquait dans ses Manuscrits Parisiens en 1844 \u00ab Le p\u00e2tir humain &#8211; compris humainement &#8211; est une jouissance de soi de l\u2019homme \u00bb. Avec cette autre base, la dimension po\u00e9tique du savoir qui se manifeste dans la pratique psychanalytique permettra de mettre en valeur un autre rapport humain, et ce qui pourra s\u2019autoriser d\u00e9sormais : les conditions de la libert\u00e9 et de disposer toujours plus librement de soi.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Herv\u00e9 HUBERT<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet \u00e9nonc\u00e9 intimement personnel r\u00e9sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel serein de la sant\u00e9 mentale. En tant que psychiatre, psychanalyste, ancien chef de secteur des h\u00f4pitaux psychiatriques, cette sentence pourrait \u00eatre jug\u00e9e paradoxale voire antagoniste sinon provocatrice ou idiote. 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